gardonNîmes conservait toute l’année une allure de gros bourg provincial. La Feria de Pentecôte et quelques rares événements excitaient sa léthargie le temps d’orgies gavées de touristes, de pastis, et de sang. La ville tout juste ranimée par l’électrochoc taurin, le soleil reprenait son chant indolent, distillait goutte à goutte son filtre languide. Nîmes grimpait alors vers l’été de plus en plus lentement. L’orsqu’août arrivait, la chaleur paralysait la cité. Plus un nîmois n’y siégeait.
Innocents du danger, les touristes affluaient au chevet de la belle et de ses monuments. Les troupeaux pris au piège parcouraient les veines sinueuses et fiévreuses à la recherche d’un arbre, d’un point d’eau ombragé. Mais la ville n’offrait que des pierres, une réverbération blanche, brûlante, aveuglant ceux qui pistaient ses trésors.

Pour soustraire les mômes au supplice nîmois, ils furent expédiés chez les grands-parents. Juillet à Aix-les-Bains dans le somptueux hôtel-restaurant quatre étoiles des parents de Clotilde. Août à Cabrières, petit village proche de Nîmes, où résidaient Simone et Edmond.

Gum et Lilas furent livrés, dès le quai de gare, à l’étudiante anglaise, Amy Drew, recrutée sur recommandations flatteuses de leur très chère amie, la veuve du commandant De Rouet, par Eléanord et Paul-Marie Crémieux. Fort heureusement, Amy s’avéra charmante, s’occupa des enfants bien mieux que les Crémieux ne l’auraient fait, si le destin les avait momentanément délesté de l’immense charge et cependant irremplaçable joie à administrer le Clos Manné, bâtiment classé monument historique, seul enfant digne des préoccupations du couple.
Clotilde avait longtemps souffert du détachement de ses parents, entièrement absorbés par le prestige du vieux manoir, puis s’était résolue, le temps passant, à profiter du service quatre étoiles affectueux que lui témoignait le personnel lors de séjours courts et luxueux, où elle s’appliquait à oublier que les sourires mécaniques et distants des propriétaires étaient bien ceux de ses parents. L’amour filial se délita un peu plus encore lorsqu’elle leur présenta Antoine. La silhouette rustre et franche du jeune homme fit l’effet d’un loup dans une bergerie lorsqu’il dîna pour la première fois au milieu des colliers de perles et de diamants.
En bons commerçants, les Crémieux ne daignèrent nul commentaire mais leurs regards fuyants, la suavité dissonante de leurs rares échanges avaient glacé Antoine et fait rougir Clotilde. Le fil ténu de leur relation allait s’effilochant, au rythme d’une visite par an, si possible à Noël car les rivières précieuses se faisaient plus rares chez les clientes emmitouflées pour skier. La mode était alors aux poils ; l’effet grizzli d’Antoine se fondait aisément parmi les peaux de bêtes.

Gum et Lilas, eux, se moquaient éperdument de l’indifférence des Crémieux, se vautraient sans soucis des convenances dans l’abondance ouatée de l’hôtel. Amy les charma par son français désopilant, les trempa de la piscine au lac, autorisa le séduisant pâtissier à gaver les enfants de chocolat prélevé à la hache sur ses réserves monstrueuses lorsqu’ils rentraient de baignade par l’entrée de service. Sans grande autorité, la jeune fille laissa l’herbe folle se répandre au grés des voluptés du Clos Manné.
De retour à Cabrières, les gnomes avaient poussé en grand désordre, sans tuteur pour les contraindre. Edmond et Simone retrouvèrent deux sauvages. Déstabilisée par un Gum impalpable et cette petite bombe de Lilas n’ayant rien d’une colombe, Simone se disloqua en mots, vacilla tant et plus dans le langage, oscilla quelques jours avant de se stabiliser en mamie confiture.
Puis la routine s’installa. Gum et Edmond faisaient du vélo le matin, du foot, tandis que les filles allaient au village faire les courses. Simone préparait le repas. Lilas dansait devant le miroir de Lucie, la petite voisine de dix ans, elle aussi Hannah Montisée à perdre tout espoir de rédemption. Après le déjeuner, sieste obligatoire : i-pod sur les oreilles pour l’un, magazines rose-bonbon pour l’autre. Puis, baignade à Collias où des chapelets de mômes se retrouvaient sur les rives du Gardon, enfilant les souvenirs de jeux et d’amitié noués au fil de l’eau.
Edmond trouvait toujours un apéro à traîner sur le chemin du retour. Le jour s’essoufflait. Ce n’était que lorsque les mots de Simone commençaient à perler, que les cigales stridulaient jusqu’à couvrir les conversations, qu’on finissait par rentrer dîner et s’allonger au frais des murs épais, des volets restés clos tout le jour.
Le dimanche, Antoine et Clotilde se joignaient au rituel.

Clotilde avait épilé du poil tout juillet, arrachant jour à jour l’amour de son métier. Ne restait à la fin qu’une fine couche d’expérience dénuée de tout attrait, une mécanique lisse effectuée de mauvais grès.

Antoine, libre de ses journées, naviguait tranquillement de bricolage en farniente. Quelques coups de rame le matin pour gratter les volets, repeindre la salle-de-bain, monter une étagère ou désherber le jardin, suivies d’aprèm à la dérive, au fil des mêmes livres maintes fois ressassés : épopées asiatiques empreintes de Tao, contes futuristes, envolées mythologiques, toute une armée de héros tuant pour lui les heures les plus chaudes de la journée.

Il aimait également déambuler chez Casto, observer l’ingéniosité de ces types chargés d’optimiser outils et matériaux, débusquer la subtilité qui menait vers la volupté mécanique. La mise en mouvement, surtout, le passionnait et, tant que sa collection de vieux vélos serait prisonnière d’un odieux marché passé avec sa femme, il devrait se contenter de décortiquer les mécanismes d’outillage dans les super-marchés.

Clotilde lui avait fait jurer de ne pas toucher un vélo avant d’avoir effectué une liste impressionnante de corvées. Il acceptait le supplice sachant combien cette nouvelle maison était importante à ses yeux. Elle donnait toute l’énergie résiduelle au sortir de l’institut de beauté pour la transformer en nid douillet. Antoine sentait, parfois, affleurer un peu de culpabilité lorsqu’en quelques heures, le soir, elle avançait les travaux plus que lui au cours d’une journée. Le malaise refluait à la simple évocation de leurs différences, s’appuyant sur le constat que c’était certainement ce qui les unissait... Il n’aurait pas supporté une épouse molle, léthargique. Elle devait certainement aimer sa... sa... comment dire... sa faculté à ne pas être dans l’action irraisonnée.

Caché derrière un bouquin, il l’observait pétiller. Sa petite brune moelleuse scintillait d’énergie. Propulsée à la vitalité, Clotilde faisait danser l’air et les ondes. Le nez dans les pages imprimées, Antoine glissait un œil vers la réalité pour y trouver une fée, sa clochette, et sentait poindre son dard, l’envie de la capturer. Attraper l’abeille magique, la mener vers les rives calmes de sa sieste littéraire, l’immobiliser sur les pages lisses de ses rêves, la contraindre à ne plus virevolter, plonger en elle, statufiée, épinglée et, tout doucement, aux sources du silence, de l’immobilité, faire naître le mouvement, très léger, qui la ressusciterait. S’unir fixement et élargir ensemble le cercle balancier, la cadence partagée, de plus en plus ample, de plus en plus violente, qui les synchroniserait pour un temps seulement sur la même fréquence.

Antoine avait capturé Clotilde lors d’un concert des Rita Mitsouko. Lui, tanguait en grizzli déglingué près du bar, elle, brassait l’air en tout sens à quelques pas de lui. Elle portait un tee shirt rayé, une coiffure en pétard, un style pseudo punk revisité insecte. Un de ses bras s’envola, frappa l’ours en pleine tête. Confuse, Clochette tourbillonna autour des cheveux de miel avant de découvrir la face cachée d’Antoine, son visage large de confiance et plat de modestie, ses lèvres immenses, sans relief, à la couleur si proche de celle du teint qu’elles n’offraient que leur texture, une douceur de soie humide que Clotilde espéra immédiatement goûter.
Parce qu’il n’avait pas l’intention de hurler pour faire connaissance, Antoine prit la main de clochette et l’attira dehors. Les contraires s’aimantent....

Antoine débutait sa carrière de professeur d’Histoire dans un lycée nîmois. Clotilde céda sa vie de château contre la minuscule tanière de tendresse qu’il lui offrit. Il y avait déjà un vélo dans la vie du jeune homme ; il dut rejoindre le palier. Depuis, il y en avait une dizaine, tous plus anciens les uns que les autres, bouclés dans le cagibi en attendant que les travaux d’aménagement soient suffisamment avancés pour repasser en tête de liste des attentions d’Antoine. Pourvu du faible taux d’activité dont il disposait, Antoine fit de son mieux pour satisfaire la reine Clotilde.

Le mois d’août la vit débouler à temps plein. La reine des abeilles mit son mari au pas et, à la fin de l’été, le plus gros était fait. On allait bientôt «pendre la crémière» selon l’expression de lilas.