tati1Le rôle parfait

Je suis une actrice vieillissante. Ou dans la fleur de l’age... tout dépend de votre degrés de raffinement. Cependant, et très objectivement, vivre sur un physique qui s’épuise suppose de l’organisation... Plus particulièrement les jours d’audition.

Plus jeune, l’épreuve du casting me terrorisait pour d’autres raisons : je balbutiais dans mon métier. Ensuite, je n’en ai plus passé, question de notoriété. Aucun goujat n’aurait douté de mes capacités à transformer la pellicule en or. Depuis deux ans, ils prennent des gants, usent de métaphores mais mon agent me presse, je dois accepter de m’y plier. Et donc, anticiper...

Je me suis levée à l’heure où le soleil se fait promesse lointaine. J’ai regardé les toits couverts de nuit en avalant un demi jus de citron, miel et eau tiède.
Puis j’ai rejoint la salle de bain, à peine effleuré le variateur afin d’en obtenir une luminosité faible, intime et bienveillante.

La brume de mon eau florale me fait chaque jour l’effet d’une renaissance, les pores de ma peau s’y abreuvent avec délectation. Je ne m’attarde pas sur les faux plis de mon visage. Bien que je parvienne à ne plus dormir sur le ventre (ce qui me transformait en momie multiplis), je ne peux contrôler mon sommeil. Ainsi, en observant de quel côté s’affaissent mes traits, se creusent les sillons, je sais si j’ai dormi en chien de fusil à droite, à gauche ; si mon front est lisse et que mon cou se plisse, j’étais allongée sur le dos. Ce n’est qu’au bout de deux heures et environ vingt minutes que la gravité couplée aux exercices faciaux réharmonise mes traits en conformité avec ce que je peux montrer.

Pour l’heure, j’enfile un sweat, un leggin et de grosses chaussettes. Je prends mon tapis, ouvre la baie vitrée, salue l’air frais en partie dépollué par la nuit.
Le bruit de la ville se tait. Le soleil a gagné deux centimètres sur l’horizon, j’en devine l’extrémité timide. Je m’étire en inspirant, les bras levés au ciel, le visage offert aux étoiles invisibles, les abdos légèrement serrés. Puis j’expire, joignant les mains devant mon cœur, courbant la tête pour les effleurer, contractant ventre et périnée, expulsant tout ce qui pourrit dedans. Ce va et vient respiratoire dure le temps nécessaire à éveiller l’envie, l’envie d’accepter cette nouvelle journée de gloire et de contraintes.

Le soleil se hisse péniblement, faible et lointain. L’obscurité domine, me protège des profanateurs de stars. J’en profite pour faire mon yoga du visage. Un détraqué m’observant de loin à la jumelle ne parviendrait pas à photographier mes grimaces réparatoires cachées dans l’ombre. J’y prends garde depuis que de vilains clichés ont circulé parmi la presse à poisse.

La nuit finalement se retire ; je poursuis par une série de salutations au soleil et quelques postures d’équilibre. A présent, paparazzi et fans transis peuvent bien me voler une image, mon yoga est parfait ; je pratique depuis plus de vingt ans !

Retour à la salle de bain, luminosité un poil supérieure, bien que mesurée, pour ne pas effrayer le miroir. Toilette. Première série de soins.

Petit déjeuner frugal.
Je relis la scène. Stéphie doit passer à neuf heures.

De grandes questions s’empilent face au dressing. Plus il est grand, plus les doutes sont profonds et les erreurs possibles. Je remets à plus tard... Stéphie me sauve toujours de cela.

J’ouvre grand la baie vitrée. L’air est moins frais, le soleil réussit à s’extirper du monde d’en bas. Il lui reste à grimper dans le ciel.
Comme moi ! Chaque jour je dois effacer la nuit pour briller tout en haut. Je sais ce qu‘il en coûte.

Seconde série de soins. Je dégouline encore des yeux et légèrement du cou.

Je ne sais plus trop que faire de ce temps à me refaire. Tourne en rond, commence à cogiter, retour face au dressing. Alors... Une pauvre femme... qui se vêt chez Tati... ou au Secours Populaire...  ne porte pas d’accessoire... Évidement ! Ce n’est pas raccord avec ma garde de robe.

Si j’allais chez Tati ?

Cette idée m’excite.
Je pourrai faire des courses seule, sans Stéphie pour me dire que choisir, dans un magasin où je n’ai jamais mis les pieds. J’en profiterai pour observer les femmes pauvres... Cela fait bien trente ans que je vis hors sol, sur un terreau de mondanités. Exceptionnellement, une échappée dans le monde réel, à l’étranger ou affublée de chapeau-lunettes-foulard qui me désignent plus qu’ils ne me cachent. Je n’approche les vrais gens que derrière une vitre teintée, un cordon de sécurité... ou bien, s’ils sont à mon service. Je ne sais pas ce que sont les relations humaines sans déférence, sans jeu de séduction ou de pouvoir.

C’est décidé ! Je choisis de garder le leggin, prends un tee shirt uni dont rien n’indique le prix certainement décadent, enfile des tennis Gucci après en avoir arraché le monogramme. Les lunettes restent magnifiques mais je ne peux m’en passer, elles mangent la moitié de mon visage. Je ne sais que faire de ma chevelure. Lucien fait des miracles et, même décoiffée, ma coupe reste parfaite.
Je ne me maquille pas.
Sortir non maquillée.... Je... Je ne sais pas.

Je ne me maquille pas. Je ne me maquille pas. Je ne me maquille pas.
Le mantra répété dos au miroir de l’ascenseur aura fonctionné. Je suis en bas. Saute dans un taxi.
M’entraîne à quitter mes lunettes, regarder le chauffeur. Il me sourit, hésite, va pour parler puis se ravise. Pense me reconnaître mais n’est pas sûr. J’essaie la position assise d’une pauvre femme. J’essaie la bouche lasse, le corps honteux. Merde ! Mon vernis est parfait. Je l’écaille discrètement.
Mon sac aussi est trop luxueux.

Le taxi stoppe. Je m’en extrais laborieusement pour parfaire le rôle. L’homme me regarde étrangement, comme éberlué. Je m’éloigne en claudiquant. Un peu. Trop peut-être ?
Merde ! Je ne l’ai pas réglé. Pourquoi n’a t-il rien dit, rien demandé ?

Je baisse la tête, un peu perdue. Dans ce quartier, des choses jonchent le sol. Des gens aussi. Une première strate de vie se forme au niveau du bitume.
Je ne boite plus, mais traîne légèrement les pieds. Mon sac clignote comme un appel au meurtre. Je n’avais pas senti ma vie suspendue au bon vouloir de la rue depuis ma toute petite enfance, lorsque lâcher la main de maman était une aventure. Par chance, un sac plastique Zara Soldes s’enroule autour d’un lampadaire. Je m’accroupis sans grâce, un peu comme pour faire pipi, fourre mon Longchamps dans le Zara.

Repère enfin l’enseigne Tati. Il est neuf heures. C’est fermé.
M’assois sur un banc et observe la ville se déployer, grouiller dans toutes les langues. Personne ne me regarde moi. C’est reposant. Mon personnage commence à exister.

Sur le trottoir d’en face, une femme s’avance, semblable à la description qu’à fait Jean-Pierre de mon personnage. Ni grande, ni petite, légèrement grosse, les cheveux gris attachés, visage carré aux joues rougies, regard soumis, vêtements masculins non repassés, baskets affaissées. Elle ouvre la porte de sa voiture, sirote un p’tit café à son volant en grignotant quelques gâteaux. Je bois sa façon de faire, mémorise les détails.
Que fait-elle ? Elle sort mais reste sur place, regarde aux alentours. Je baisse les yeux avant qu’elle ne me repère. Pas certaine de bien comprendre la scène...
En plein jour, elle se relève, ferme son pantalon. Un filet d’urine se faufile jusqu’au caniveau.

Tati ouvre. J’attends que les premières clientes me précèdent puis me lève. Je ne claudique ni ne traîne plus de la basket. Le personnage réside ailleurs.

Au milieu des portants aux relents de chimie asiatique, je me sens nauséeuse. Comment font les gens d’ici pour vivre en milieu si hostile ? La lumière, les odeurs, la musique, les textiles sont vulgaires. La collection homme, bien que moins colorée, est tout aussi désespérante. J’attrape un pantalon gris, un pull marron. Il ne sera pas nécessaire de les froisser, personne n’a jugé bon de les repasser avant leur mise en rayon.

Je fais la queue. Laisse plusieurs clientes me doubler pour prendre le temps de m’imprégner de leur gestuelle, leurs expressions. Un monde si proche, si lointain qui peu à peu m’imprègne. Je le capte, le perçois, me sens telle une éponge forcée à absorber les vilaines choses que j’ai feint d’ignorer. Et, curieusement, cette laideur que j’accueille, qui m’inspire, se fait mienne, naturelle, presque belle, épurée, débarrassée des faux semblants souriants de mon univers trop acéré à force d’éclat.

C’est à mon tour. Je passe en rôle parlant.
Oups ! Ai-je de l’argent ? J’ai omis de vérifier, farfouille dans le Longchamp, lui même caché au fond du sac plastique. Me décompose, je n’ai que quinze euros. Rougis, bafouille. La caissière me sourit. Elle semble habituée, me laisse le temps de tâtonner encore à la recherche de pièces. Je finis par extraire mon porte monnaie et réunis quatre euros cinquante de plus. L’hôtesse me fait cadeau des trente centimes manquants. Je suis honteuse. Pour dissiper le malaise, elle complimente mon porte monnaie, excellente contre-façon selon ses dires... Que dire...

Je rentre piteuse, mon sac Tati pendouillant à bout de bras. Je tiens le rôle parfait.

Panique générale dans le hall de mon immeuble. Stéphie est hystérique, me sermonne comme une enfant. J’ai lâché la main de maman.

Elle fonce dans mon dressing à la recherche d’une tenue adéquate. Je m’enferme dans la salle de bain, variateur à pleine puissance. La lumière crue fait son effet. Non maquillée, je ne me ressemble pas. Je mouille mes cheveux pour atténuer l’apprêt parfait qui les flatte, enfile pull et pantalon Tati parfumés aux émanations toxiques et me présente devant Stéphie.
Qui hurle, puis se met à rire, finit par s’inquiéter.

Devant ma détermination, Stéphie capitule.

Je tiens le rôle durant tout le trajet. Je ne veux pas laisser filer tout ce que ces gens m’ont donné. Je les porte en moi. Je me sens pleine, engrossée de leurs peines, leur capacité à résister, à rester dignes dans la vulgarité, et même, parfois, inattendu, sourire lumineux qui d’un éclair déchire le gris, pardonne au monde le mauvais tour qu’il leur a joué.

Nous stoppons. Sommes en retard. Il est presque midi. Je n’écoute plus Stéphie parlementer au téléphone. Derrière la vitre teintée qui éloigne le monde, mon regard est aspiré par la bouche de métro.
Puis je la vois. Le rôle parfait monte les dernières marches, traverse la rue, s’assoit sur un banc à l’entrée du square, déplie une serviette qu’elle pose sur ses genoux. Ses cheveux fileux sont comme des cordes grises claquant l’une contre l’autre avec raideur. Elle fourre de salami deux tranches de pain de mie, mange à grosses bouchées. De brefs arrêts pour boire à la bouteille une gorgée d’eau. Aux secousses de son dos, je devine qu’elle réprime un rôt. Puis elle regarde sa montre, secoue sa serviette, la plie soigneusement, range ses affaires dans un faux sac Vuitton.
Je suis hypnotisée. La vois entrer dans l’immeuble où nous sommes attendues, cours pour la rattraper. Elle disparaît dans une salle réservée au personnel de service.
Les frères Dardenne descendent m’accueillir, je les regarde à peine, la tête tournée vers la porte où le rôle parfait s’est engouffré.

Ils semblent impressionnés par mon aspect. Je les suis, écoute leurs instructions, retrouve mes acquis d’actrice de longue date. Concentrée, je joue mais ne joue plus, je suis et je suis bien. Ils sont heureux, conquis. L’audition n’est plus qu’une formalité. Je tiens le rôle parfait.

La porte refermée, Stéphie rallume la bande son des compliments, elle qui me disait folle une heure plus tôt. Hors de chez moi, non maquillée, vêtue comme un épouvantail, j’éprouve une grande joie, une énergie douce, profonde et puissante. Je n’ai plus peur de la laideur. Je porte encore ces gens, fière de montrer ce qu’ils sont. Le rôle que j’attendais pour casser cette image de beauté froide et vieillissante dont je ne savais que faire s’offre enfin.

Les cheveux gris cachés sous un ridicule foulard rose aux couleurs de l’hôtel, le rôle parfait passe devant nous poussant chariot. J’ai très envie de la remercier, de lui offrir un trésor en échange de ce qu’elle m’a montré. Mais que donner à quelqu’un qui n’a rien ? J’élude...

Ne suis plus qu’attente. Au soir, la réponse espérée, évidente, se pose à mon oreille. Les Dardenne me confient le rôle, avouent avoir été surpris de découvrir en moi une nouvelle actrice, une inconnue qu’aucun film n’avait encore capté.

Stéphie a très envie de fêter cela. Pas moi. Pas avec elle. Je la congédie en douceur, attends quelques minutes, puis appelle un taxi.

La voiture, grise aussi, n’a pas bougé, toujours garée devant Tati. Je m’achète un sandwich. Me pose sur le banc. La ville grouille encore plus le soir. A dix neuf heures, les portes du magasin ferment. La vendeuse du matin quitte son poste, me sourit. Me laisse une pièce en passant. Je ne sais comment protester sans entrer dans des explications laborieuses. Elle ne reconnaît pas l’actrice célèbre et adulée. Il faut croire que j’ai changé. C’est bon d’être soi-même une autre lorsqu’on ne s’appartient plus. Tout ce temps passé à me cacher alors qu’il suffisait d’être ce qu’ils n’attendaient pas.

Le rôle parfait débouche du métro. L’uniforme rose et gris de l’hôtel n’est plus là pour jouer l’illusion d’une femme ordinaire. Ses frusques déformées usent sa silhouette, éprouvent sa féminité. Elle se traîne jusqu’au véhicule gris, s’assoit côté passager, la tête renversée sur le dossier, les yeux clos. Je suppose à ses mouvements qu’elle quitte ses chaussures sans l’aide de ses mains. Le temps passe, le soleil s’affaisse lentement. Je ne me lasse pas de l’observer.

Elle se redresse d’un bond, sort, ouvre le coffre, attrape un sac, une serviette de toilette, referme son véhicule et disparaît à pied. Je suis bouleversée. Comprends enfin qu’elle vit dans cette voiture.

J’appelle les frères Dardenne.
Insiste pour qu’ils se rendent jusqu’à mon banc.
Je leur écris un mot.
Attends.

Le soleil glisse vers le monde d’en bas.
Leurs silhouettes argentées se dessinent au milieu de la foule colorée.
Je scotche en évidence l’enveloppe sur le banc.
Puis m’éclipse.