mots en ligne

26 juin 2017

Le féminin guérisseur

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Mon amie Yaël Catherinet Buk a conçu un fabuleux manuel de reconnexion à la magie de femme. J'en ai assuré la réécriture et la mise en page. Il est à commender auprès d'elle sur le site le chant des arbres.

Petit extrait :

Nous, les femmes, avons perdu nos connaissances profondes. Le fil de l’histoire les a gommées. Nous les avons oubliées. La mémoire s’est distillée au fond de nos entrailles. Nous avons caché nos grimoires, notre magie, nos partages. Beaucoup ont été brûlés... La connexion à la nature, les mains qui soignent, apaisent... qui enfantent… Nous avons laissé et donné au temps, au vent, le repli, le silence, l’abnégation. 

Nous nous sommes tues, la grande Déesse s’est terrée en nous, a hiberné pour très longtemps ! Malheureusement, nous avons dissimulé nos connaissances, oublié la transmission des gestes, les paroles qui donnent du sens, les symboles qui magnifient les passages.

Nous avons fermé la porte qui s’ouvre pour accueillir, soutenir, reconnaître l’autre, notre sœur, que nous avons souvent considérée comme rivale. Bien souvent, les mères et les filles, les sœurs et les tantes, la communauté des femmes ne se soutient plus, chacune vivant dans sa solitude, passant les âges de la vie sans célébration, sans transmission, sans y mettre du sens.

Cette solitude engendre la souffrance, la banalisation, le repli… la médicalisation à outrance.

Mes souvenirs de jeune maman sont empreints de solitude face à mon bébé, face à la norme, de tristesse face au manque de transmission et d’accompagnement, l’absence des premiers gestes et des mains qui caressent lors des contractions du bébé qui, lui, pousse et va vers la vie. Les oreilles et le cœur qui écoutent, l’aide pour nourrir mon petit d’homme… Toutes ces ressources m’ont tant manqué. Ces paroles, ces gestes m’ont terriblement fait défaut. Je les ai cherchés, attendus. Je me les suis créés.

Il est temps, pour nous les femmes, de nous parler, nous soutenir, célébrer nos lunes, nos enfants, nos amants, nos cheveux blancs. 

Notre société confond bien souvent le sacré avec la religion, les savoirs naturels avec les peurs et les croyances. Elle enferme la sagesse, le cœur, l’humanité qui fait et donne naturellement.

Et si nous redonnions sa place à l’autorité naturelle du savoir qui est nôtre ? Et si nous avions davantage confiance en nous, en notre corps, en mère nature, en l’autre et en la vie ? Et si nous accordions une place, tendions la main à la femme juste à côté de chez nous pour partager ? Et si nous alimentions notre féminin de nourritures divines, appropriées, douces et bienfaisantes ?

Aujourd’hui, telles de belles endormies, nous nous éveillons et nous mettons en marche. Des cercles naissent, des graines, des pistils s’essaiment, nous butinons.

Le féminin guérisseur, Auto édition
Format A5, 250 pages en noir et blanc
Dessins et peintures en couleur d’Amélie Charles Baptiste.

22 € +4, 90 de  frais de port (france métropolitaine).
Commande par Paypal https://paypal.me/chantdesarbres

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06 octobre 2015

Les dépendances

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Attachée aux arbres touffus, élancés, aux pâturages gras, à la terre moelleuse, je rêve d’une maison en bois, cachée, lovée aux bras de la forêt. 

Ici, il n’y a pas.

Je suis en ville. Contrainte à tous les bruits, bousculée de passants, ballottée sur un temps trop rapide.

Les enfants sont contents. L’école à deux minutes, les bus, la vie, le pain. Tout est à portée de main. Sauf moi. Je ne suis plus là. J’ai glissé. Glissée dans la distance. à quelques centimètres je crois...

Je vis de côté. Observatrice de celle qui fait les choses, parle et boit. C’est facile, moins humide. Ils sont soulagés ; je ne pleure plus.

Notre maison est lumineuse, bien rangée ; j’y fais des gâteaux. Mais au fond de la cour, dans une dépendance, j’ai façonné mon nid. A quoi servait ce local ? Je ne sais. Il y avait un toit, cela suffit. J’ai empilé le long des murs des boites de Nesquik emplies de sable. Le silence a suivi. Le jaune pas beau du Nesquik irritait l’atmosphère. J’ai tendu des tissus et commencé à peindre les arbres hauts que la ville m’a volé. Au sol, j’ai empilé des tatamis, des tapis, des coussins et puis je ferme à clef. C’est là que je m’assemble lorsqu’ils sont tous au loin. Dans leurs vies qui palpitent, se fixent des objectifs où je ne compte pas. 

Mais je n’y suis pas seule, je lis. Ou je parle à ma soeur en tirant sur un joint. Nous nous chicanons comme avant, avant qu’elle ne parte pour son île et qu’elle me laisse là.

 

Là change régulièrement d’endroit. Chaque fois qu’il est muté. Cela ne dépend pas de moi. Ni de lui d’ailleurs, nous dérivons là où d’autres nous poussent. Soumis à ses affectations. Suis la reine des cartons. Trois jours pour emballer quatre vies, il ne m’en faut pas plus. Peu de meubles, pas de rideaux, ni de bibelot. Juste nos vêtements, le strict nécessaire de linge de maison, de vaisselle et mes livres photos. Un album par année, collection et témoins figés des événements de ma non-vie. 

Les albums argentiques de mon enfance, eux, palpitent. J’évite d’y plonger. Je ne m’aventure plus en amont de mes trente ans. Au delà, c’est sans risque. Sur chaque cliché, je suis à bonne distance, regard absent, posture de dos ou, le plus souvent, hors cadre, juste une main sur l’épaule du petit, un morceau de buste tenant le bébé qui fait risette à une autre. 

Il n’y a que ma soeur qui, observant ces clichés, à remarqué que je n’y étais pas. Elle seule me cherche encore. Et lorsqu’elle s’en revient, je retrouve ma place. Ses séjours sont courts. Trop courts pour que je comble sérieusement la faille entre la vie et moi. Lorsqu’elle part, le vide s’étire de nouveau, je tombe dans le gouffre d’indifférence, la relégation virtuelle et admise. Mais je ne pleure plus. J’ai bien appris à ne plus trop m’ensouffrir. Je fume, bois juste ce qu’il faut pour m’anesthésier et paraître présente. Personne ne le remarque. Ils sont peu là. Leur là est loin de moi, très occupé à des choses importantes. 

 

Je cultive ma ganja derrière l’estragon et le massif de gaura. Pour l’alcool, le reste des courses, je me fais livrer par Monoprix. Notre société a l’avantage d’avoir développé toutes sortes d’alternatives aux relations humaines, ce qui limite l’opportunité de croiser – t donc de se soucier de ceux qui sont hors course. Je ne cours plus depuis longtemps. 

Morts les chiens qui aboyaient sur mes talons dans le sentier au dessus de la maison où je fonçais, excitée par l’air frais me fouettant les joues et les jambes, sautant au dessus de la bouillasse. Semant ma soeur qui s’épuisait après nous.

 

Bref ! Je n’ai plus d’herbe. Il a trouvé les pieds et tout arraché. Je suis perdue. Il à tué ma ganja. M’a fait une leçon de morale comme à une môme. Le con ! Reste un sachet de feuilles planqué dans mon Nesquik avec lequel je vais aromatiser le tabac quelques jours de plus, le goût et l’odeur sans véritable effet. Collée à la réalité. 

 

L’anesthésie s’estompe. Une grosse colère monte. J’ai arraché les arbres de tissu et tape sur le Nesquik ensablé. Le con ! Le con ! Le con ! La dépendance est trop étroite, les murs jaunes me donnent la nausée. Ne suffisent plus à contenir l’orage qui gonfle. La légèreté canabique est soufflée par de sombres poussées rageuses, déchirée par l’intrusion agressive de la vie dure, vraie, rapeuse. J’assomme de toutes mes forces un dernier pot de Nesquik. Crie pour sortir cette boule de haine, de peur qui m’asphyxie. La pression ne faiblit pas, grimpe au delà de ce que je sais de moi. Je me sauve. Affolée, dans les rues, espérant décharger l’énergie qui déboule par trop grosses impulsions dans mon corps en surchauffe. J’avale une colline sans même ralentir, me retrouve en nage au milieu des garrigues. Des chiens aboient sur mon passage. Les murs des villas ne me regardent pas. Je fuse, seule. Cours pour dépasser le réel, semer son acuité tranchante. électron propulsé dans un décor inaccessible, une réalité qui s’incarne enfin hors de moi le temps de mon accélération.

 

Ma fuite se consume, le pas ralenti. Peut-être ai-je brûlé la colère ?

Me sens de nouveau calme, triste, dans la gelée, à quelques centimètres de moi.

Je ne sais où aller, marche encore. Lente et dénervée.

Les habitations se resserrent. Un arrêt d’autobus m’attend. J’ai soif. M’assois. La vie va sans moi. Je ne fait plus semblant d’y survivre.

 

Un bus parait qui s’arrête à mes pieds. J’y grimpe. Donne un sou qui traînait dans la poche droite de mon jean, prend un siège au hasard dans le véhicule vide. Le paysage défile, s’écoule dehors, derrière la vitre. Je le regarde sans émotion depuis cette matrice circulante qui me porte vers la ville. Un fantôme monte. S’assoit à mes côtés lors que les places sont libres. Ne le regarderai pas.

Le fantôme sens la transpiration. Je l’oublie, retourne à la vitre, la ville qui passe indolore aux bas cotés de bus.

 

Sursaute. 

Le fantôme me touche. Je regarde sa main sur la mienne qui essuie d’un mouchoir le sang qui a séché. Je ne me savais pas blessée. Remonte vers les yeux du fantôme, seuls éléments humains surnageant des draps noirs. De beaux yeux sombres et tristes. Sans que je n’en décide, ma tête se couche à son épaule. Soupire. Le bus traverse puis sort de ville, poursuit sa route que je ne connais pas. D’autres passagers montent, descendent, font leur vie bien vivante. 

 

Le fantôme se lève et me tire par la main. Je le suis dans sa ZUP. La porte de l’immeuble qui s’ouvre est conforme à ce qu’en montre les reportages racoleurs de la télévision à infusion de peurs. Une forte odeur d’urine, des peintures écaillées, des graph orduriers, un ascenseur en panne. Clichés, clichés, clichés réels. Que font les rêves ? Où vivent les utopies ? Nous prenons l’escalier. Au terme de l’ascension, une porte. C’est très moche chez elle. Moche et surchargé. Mais propre. Elle me fait signe d’attendre et disparaît dans un couloir. J’entends les bruits d’une armoire métallique qui s’ouvre. Le fantôme farfouille puis revient me soigner.

 

Abasourdie. Le fantôme à tombé le voile. Une très jeune fille – 16 ans peut-être - prend soin de ma blessure. 

— Comment t’appelles-tu ?

Sourire embarrassé.

— Comment t’appelles-tu ?

Du charabia. Je n’obtiens rien de plus qu’un charabia gêné.

Et un thé. Nous buvons en silence et sourires. Puis elle me fout dehors bien gentiment. Je n’ai plus une pièce, aucune envie de téléphoner, je rentre donc à pied. Chez moi car il n’y a pas d’ailleurs qui passerait dans ma tête juste à ce moment là.

 

Baptiste est affalé sur le canapé. Ne tourne même pas la tête à mon entrée. Je n’étais pas ici de toute la journée et personne ne le sait. Je découvre que ma liberté se cache dans leur indifférence. De neuf à dix-huit heure, je peux être qui je veux. Quelle cruche ! Si j’avais compris cela plus tôt ! Et bien... je ne sais pas. Que faire de cette petite révélation mesquine ? Me voilà comme une idiote à ne pas savoir remplir cette moitié de vie jusqu’alors cloîtrée derrière un mur de Nesquik. Bah... On verra cela demain. 

Je fumerai bien un joint. Me demande si Alex, en plein tapage adolescent, n’en a pas, planqué dans son armoire... A fouiller...

 

C’est bête, en m’endormant, je pense à mon fantôme.

 

En me réveillant aussi. C’est comme si un sourire flottait à mes côtés. Je liquide les taches ménagères et reprends le bus. Problème, je ne sais pas à quel arrêt nous étions descendus... Je m’en remets au dieu des bus.

D’autres fantômes, les bras lourds de sacs à provisions, charabiatent, avancent sans se laisser atteindre par la laideur ambiante. Je ne parviens pas à lire leurs yeux. Quitte à ne pas retrouver fantômette, j’aurai du prendre de quoi m’acheter de l’herbe. Suis vraiment pas futée. 

 

C’est foutu. Je dois reprendre le bus en sens inverse... ou bien rentrer à pied ? Et soudain, la voilà. A l’écart des autres fantômes, elle fait mine de poursuivre, imperturbable, son quotidien, sans se soucier de moi, l’intruse, que tout le quartier regarde. Je la suis. Monte l’escalier qui pu, chaque étage son odeur. Et m’engouffre dans son petit chez elle tout moche.

Des peluches nous accueillent. Je ne les avaient pas remarqué hier. Ce ne sont pas des jouets d’enfants, ceux là traînent par terre. Non, je crois qu’elles sont à elle, pour faire jolie dans le salon.

— Gâteaux, café ?

Quelle surprise ! Mon fantôme parle français !

Rectification, mon fantôme assaisonne de français un charabia arabe. Je finis par saisir quelques informations. Elle vit en France depuis peu. Les gamins de la maison ne sont pas les siens. La mère est morte. Elle la remplace. Mariage utile. 

C’est une enfant ! Je ne saurai préciser son age mais tout, chez elle, trahit l’adolescence. Et je comprends : elle cherche une maman. Soit ! Je veux bien de celle là, qui serait comme une fille, étrangère, avec qui je suis neuve. Je peux tout inventer ! Un truc énorme s’ouvre de ma poitrine qui me tire vers l’avenir. De l’enthousiasme, je crois. Nous rions comme des bécasses sans comprendre ce que l’autre raconte mais sachant que, pour nous, demain s’écrit ensemble. 

 

J’ai beaucoup de mal à me contenir. Heureusement que je suis transparente à mes hommes. L’indifférence qu’ils me témoignent protège mon secret : je ne suis plus la même. Finalement, je vais faire quelque chose de ma vie. Quoi ? Aucune idée. Une certitude confiante. 

  

J’allais fermer à clefs pour la rejoindre lorsqu’une image s’impose. Les grosses bagouses que Charles m’offre de temps en temps. Dans la chambre, d’autres appels légers me retiennent. Je m’y résous en évitant d’analyser ce que je fais. Un sac, les bijoux, quelques vêtements, une photo de ma soeur, ma brosse à dent. 30 années se résument en bien peu de choses. Cette fois je clos la porte et saute dans un bus.

 

Donia ouvre, s’empresse d’exhiber son passeport. Visiblement, c’est un exploit. Ou plutôt une clef qu’on lui aurait volé et qu’elle a regagné au prix de grands efforts. Nous n’avions rien anticipé mais je constate qu’elle aussi a entassé sa petite vie dans un sac de voyage. Elle embrasse les photos des enfants au mur du salon, soudain calmée, et nous claquons la porte. Elle n’a pas mis son voile. Je ne suis pas une super héroïne capable de l’enlever dans une super machine, alors nous prenons le bus. Direction gare routière, ensuite nous verrons bien.

 

A la grâce des autocars qui sillonnent la terre, humbles et discrets, nous voyageons par pointillés, tâtant du village à la ville, l’endroit qui nous séduira l’une et l’autre. Les gens des autocars sont simples et moins bruyants que ceux de la vie debout. Ils regardent défiler le paysage, lisent, mangent un sandwich de temps en temps. Lorsqu’un téléphone sonne, il s’en excuse et parlent bas. Ils sont plus vieux que les autres aussi. Hormis les jeunes routards fauchés et les enfants, parfois, assis aux côtés d’une mamie tout sourires, ou revêche, et qui regardent sans peur dans les yeux les autres voyageurs, attachés aux détails, au moindre geste, avant d’écoper au mieux d’une remontrance, au pire d’un coup de taloche sur le côté du crâne. L’un d’eux, condamné à faire des exercices dans son cahier de lecture, a longtemps fait semblant de déchiffrer le manuel tout en nous observant. Intrigué par notre conversation cahotant entre un mauvais français et l’arabe que tente de m’enseigner Donia. En sortant, il laisse discrètement tomber le manuel à mes pieds, satisfait de se débarrasser d’une contrainte ennuyeuse au profit d’une jolie fille qu’il a dévoré des yeux tout le trajet et qui a grand besoin, elle, de la méthode «J’apprends à lire avec Sami et Julie». 

 

Notre première nuit à nous n’est pas très folichonne. Un hôtel triste, accroché à une zone inhumaine. Entre hangars vides hautement grillagés pour ne pas se faire attaquer par les premiers champs de blé ou les flaques d’eau grasse, gigantesques, reliant routes défoncées et trottoirs incertains. Pas de personnel pour nous accueillir, obligée d’enfourner ma carte bancaire pour ouvrir la chambre. Vite, se coucher, pour ne pas lire en l’autre que nous sommes assommées de remords et de doutes. 

 

Au petit matin, le soleil brille. Nous prenons le premier bus, descendons une heure plus tard dans une ville sans nom. Petit déj en attendant l’ouverture du Crédit Lyonnais. Je vide le compte en banque, jette la carte bleue, échange mon téléphone portable dans un Cash Convertor et nous taillons la route dans un car de tourisme grand confort. Destination Bourges, puis à nouveaux les bus régionaux. Sillonner tranquille le paysage, prendre le bus qui part lorsque nous arrivons en terminus de ligne, conduites par le hasard, l’oeil ouvert, à l’affût de notre endroit à nous. 

Immédiatement, Jargeau nous met d’accord. Couché au flanc de la Loire, le village ronfle tranquillement dans les lumières dorées du soir. Ici, l’ennui se matérialise sans pudeur, laisse les gens vaquer tranquillement à leur manque d’occupation. Une bande de jeunes attroupés, des mamans entourées de mouflets sages, des vélos en voyage. L’ambiance nous plait et, pour ne rien gâcher, nous apprenons que Jargeau s’enorgueillit d’être la capitale incontestée de l’andouille ! Dania ne comprend pas l’ironie de la chose et refuse de goûter à la fierté de la ville. Mais elle se laisse envoûter par la beauté de la Loire, opulente, large, à plat, sans bousculade rocheuse. Le passage anormalement fréquent de vélos-sac à dos nous intrigue. La boulangère nous renseigne. Un itinéraire Loire à vélo attire les touristes. Sans même nous consulter – ami et Julie n’ont pas encore rempli parfaitement leur mission nous suivons le chemin, qui par chance, chemine à l’ombre des peupliers. Lorsque la faim se présente, nous descendons le long du taillis embroussaillé jusqu’au bord du fleuve. Un lit de sable et de coquillages – inattendus le long d’un fleuve, non ? accueille nos derrières. Les mini bestioles qui voletent en nombre ne nous empêchent pas de déguster nos bons gros sandwichs de boulangère pas mesquine.

 

La Loire est belle. Elle porte ses évidences et vous lave du doute. La suivre nous mène jusqu’au camping de «La levée enchantée». Un troupeau de vélos somnolent dès l’entrée. L’accueil dort également, aux côtés d’une ginguette silencieuse.

Puisque personne ne daigne nous renseigner, nous abordons une table, posée tout contre un saule pleureur, et retrouvons Sami et Julie.

Donia apprend vite. Son esprit, privé trop tôt d’éducation, absorbe le savoir comme une terre assoiffée. Conquise. Soufflée par la motivation et l’agilité avec lesquelles elles assimile notre langue complexe. Le souvenir des devoirs effectués en compagnie de chacun de mes fils me chatouille les yeux. J’avais oublié leur blondeur joyeuse, du temps où j’étais le seul phare qui guidait leur enfance. Comment cette fusion a-t-elle pu refroidir jusqu’à briser nos liens ? Car, ils m’ont repoussé hors leur adolescence, certes, c’est la loi des enfants, mais j’ai moi barricadé l’amour derrière un mur de Nesquik, une maison bien proprette et des relations neutres. Qui est responsable de la poule ou des oeufs ?

Donia me donne à voir comme une relation vivante palpite sans parole et sans autre effusion qu’une compréhension mutuelle chargée de bienveillance. Mes larmes peinent à se maintenir à la lisière des yeux. 

Un gros homme sort d’un bati touristique improbable, des restes de sieste accrochés aux cheveux. Son pantacourt faussement sportif, sa bedaine tirant sur le tee-shirt bon chic sans genre acheté par lot de trois chez Jules en promo, écrasent les claquettes Décathlon qui sanglent sans évasion possible de gros pieds mangés par des rougeurs desquamées. Cette vision ravive en moins de deux la dérision critique qui d’ordinaire me protège de mes contemporains. Mais le gros homme approche. S’assoit à notre table.

 

Il n’y a rien entre lui et le monde que l’amour sans jugement. Sa franchise et sa gentillesse désarment mon ironie. Elle se recroqueville honteuse et je tente de dompter mon regard acéré pour lire la beauté morale que son corps ridicule dissimule. Et soudain je raconte. Bien plus qu’il n’attendait. Ca sort, le mariage, les tête blondes, les cartons, ma soeur partie en Guadeloupe, les villes qui éloignent, la vie qui se déracine, se décale, s’embrume, s’entoure d’un nuage protecteur à distance des autres, la ganja arrachée, la colère qui érupte et Donia la recluse qui ne vaque que là où sa longe l’autorise, déguisée en fantôme, à tâtons dans une langue et des moeurs qu’elle ne reconnaît pas.

 

Le soleil est tombé. Jean Jean entre comme chez lui dans la guitoune d’accueil, en sort avec des clefs et nous guide, au loin dans les champs, vers la carré de ciel n°5, un cube, posé sur les hautes herbes, dont une partie du toit de verre s’ouvre ou se recouvre selon l’humeur du temps et de ses occupants. Je dépose nos maigres baluchons sur la terrasse en bois, contemple au loin, en contrebas, la Loire qui joue de ses couleurs avant d’abandonner au crépuscule sa certitude languide.

Donia inspecte la cabane. Les placards claquent et reclaquent.

 

Jean Jean est de retour avec, dans son panier, un poulet et des frittes. Nous mangeons en silence. Le gros Jean Jean rote. Donia sourit. Les moeurs de son pays se joignent à notre table.

 

Les guirlandes multicolores de la guinguette lancent sur la nuit timide un petit air de fête. One for the money, Two for the show... la musique nous appelle et la piste de danse accueille ses premiers couples. En courant vers la vie, Donia sur mes talons, Jean Jean s’éssoufflant sur nos traces, je sens cette vie couler, à sa place, bien centrée, sans besoin de la repousser à quelques centimètres. L’avenir peut bien attendre, le présent et la joie sont de retour.

Crédit Photo : B Monginoux / Landscape-Photo.net (cc by-nc-nd) 

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06 mai 2015

POURQUOI LES VOITURES QUI VONT VITE SONT-ELLES TOUJOURS ROUGES ?

voiturePeut-être as-tu remarqué que presque tous les pots de yaourt sont blancs et bleus ? Les voitures de sport qui roulent vraiment vite sont rouges ? Et les mariées qui ressemblent à de vraies mariées portent une belle robe blanche...
Un jour mon prince viendra, lalalal

Tu vas me dire : mais pourquoi font-ils tous la même chose ? Et si on rigolait et qu’on changeait un peu de couleur ?
Par exemple, on pourrait habiller notre mariée de noir. Pourquoi pas ? Sauf que tout le monde va penser que le mari est mort...
Et si tu veux bien essayer de manger un yaourt dont le pot est marron, je suis prête à parier que tu lui trouveras un méchant goût de terre pourrie.

Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
Et bien justement... c’est l’histoire des couleurs.
Je veux dire que cela fait tellement longtemps que chaque couleur est associée à un événement particulier ou à une habitude, qu’aujourd’hui, il suffit de voir cette couleur pour en faire toute une histoire.

Prenons le rouge pour commencer. Crois-tu que c’est un hasard si les feus rouges sont rouges, idem pour les panneaux qui signalent un danger ou une interdiction ? Et bien non ! C’est justement le rouge qui se voit le mieux et qui nous impressionne le plus. Mais pas uniquement pour nous freiner, bien au contraire c’est la couleur de la vitesse (notre fameuse voiture de course rouge, celle qui va plus vite que les autres), mais aussi de la vie, du plaisir, de la passion, la fête. Qui imaginerait des jouets pour enfant ou le père Noël en noir ???
Le rouge, c’est aussi le feu, la chaleur, signalée sur les robinets par un point rouge, mais, attention, à trop chauffer le rouge devient bouillant et là, il symbolise la colère, la violence, le sang.

Avant de perdre la tête, passons vite à autre chose.
Le jaune par exemple, symbole de lumière, de soleil, d’été, de miel, de jeunesse, d’audace (tu sais ceux qui osent tout faire), et d’entrain (c’est à dire avoir la pêche).
Le jaune, c’est également l’or, la couleur des empereurs de Chine et des rois de France qui l’utilisaient pour rappeler à tous que leur pouvoir était sacré, qu’ils l’avaient reçu des mains de Dieu (enfin, c’est ce qu’ils disaient !!!).
Mais le jaune, lorsqu’il n’est pas chaud comme le miel peut faire penser à des choses négatives comme la vanité (cela veut dire se la péter), la jalousie, ou la trahison. On dit aussi «rire jaune» lorsque quelqu’un est gêné ou contrarié.

Comme tu le constates, une même couleur peut symboliser des choses très différentes car elle a plusieurs histoires et plusieurs nuances (ce sont les différences comme entre le jaune du citron et celui de l’or).

Il y a aussi une couleur sans histoire, c’est le orange.
Il a fallu attendre l’arrivée des premières oranges en Europe, puis que tout le monde ou presque en ait vu au moins une (vers 1750) pour que ce nom désigne cette couleur. Avant on parlait de safran ou.... de rouge. C’est pour cela qu’Oscar, le poisson qui tourne en rond au fond de ton aquarium est un «poisson rouge» alors qu’à moins d’être daltonien, il est bien orange, non ?
À cause de son retard en histoire et parce qu’il est le résultat du mélange de 2 autres couleurs, le orange reprend parfois la symbolique du jaune joyeux et tonique ou bien du rouge qui rime avec passion et feu.
Quant au roux, il était un peu mal vu car certains prétendent qu’il ramène l’homme à son côté animal, le transforme en garnement plus sensible à ses envies de plaisir qu’à sa bonne éducation !!! Comme certaines sorcières par exemple.

Une autre couleur était mal vue au Moyen Age, c’est le vert. Surtout s’il est teinté de jaune comme les yeux des dragons ou des serpents qui évoquent le diable, les eaux mortes, le jus poisseux des pustules de crapaud. Beurk !
Certaines personnes pensent encore que cela porte malheur de s’habiller en vert. Mais toi ? Tu ne crois pas à ces bêtises tout de même ?
Tant mieux car le vert représente la nature. Et oui, de quelle couleur est-elle au printemps ? Gagné ! Le vert est donc synonyme de renaissance comme les bourgeons sur les arbres, d’espoir et de santé.
D’ailleurs au Moyen Age, les médecins portaient une toge (c’est une tunique) verte. Aujourd’hui, la croix verte signale encore les pharmacies.
Cette couleur évoque aussi un autre symbole, celui du destin, du hasard, avoir de la chance ou la poisse. C’est pour cette raison que les tapis de jeux sont verts comme au billard, aux cartes et bien sur l’herbe des stades de foot. Bon, de toute façon on  ne va pas repeindre chaque brin d’herbe pour changer sa couleur.

Quoi que, en bleu, pourquoi pas ?
Non, le bleu fait penser au ciel ou à l’océan, à des choses immenses, des espaces calmes, sereins, aux rêves, à la paix.
As-tu déjà entendu parler des casques bleus ? Ce sont les soldats chargés de faire respecter la paix entre deux peuples qui préféreraient se taper dessus.
C’est aussi la couleur des dieux, de l’immortalité, et ce, depuis au moins l’Antiquité. Et c’est Marie, la mère de Jésus, qui nous le rappelle dans son long manteau bleu ciel.
Un autre symbole du bleu que tu dois connaître, c’est le froid (toujours nos robinets, rouge pour le chaud, bleu pour le froid). Et comme il est de la couleur de l’eau, le bleu inspire aussi la propreté, celle du corps bien sûr, mais aussi celle de l’esprit avec la vérité, la fidélité et la justice. Tiens, rappelle-moi de quelle couleur est le costume de super man ?

Et les méchants, de quelle couleur sont les méchants ?
Encore gagné, ils sont noirs, la couleur du mal, des ténèbres, de l’ignorance, de la mort, du deuil. Mais attention, le noir ce n’est pas seulement le mal car après la nuit vient le jour. Avec le noir, il y a aussi l’idée qu’on peut le traverser pour atteindre la lumière, le bien et renaître en mieux.
D’ailleurs pour nous indiquer le bon chemin, les personnes qui représentent l’autorité sont revêtues d’un uniforme noir, comme les prêtres, les policiers, les juges, les avocats.
Mais il n’y a pas qu’eux. Le noir est toujours à la mode, il est élégant comme un smoking un soir de gala, avec un brin de mystère et de sérieux, et parait plus riche que la plupart des autres couleurs. Alors, si tu veux avoir la classe, la simplicité du noir te mettra toujours en valeur. Sauf, bien sûr, si tu es la mariée !

Pour le mariage, les communions, et autres cérémonies, c’est le blanc, la lumière de dieu qui habillait les druides (si tu ne sais pas ce qu’est un druide, je te conseille vivement la lecture d’Astérix), et aussi la pureté des anges, des colombes, des enfants. Bref, les premiers de la classe !
Par contre, attention au plus blanc que blanc car tu deviendrais livide, malade, ou même un cadavre que l’on enveloppe d’un linceul blanc.
Comme tu l’as compris, le blanc évoque aussi la mort, c’est même son symbole le plus fort dans certaines régions du monde.

Et oui, nous n’avons pas tous la même histoire et donc, en fonction du pays où tu vis, la symbolique des couleurs sera très différente. Reprenons notre mariée. Pour toi, il est à présent évident qu’elle doit porter une robe blanche, signe de pureté et surtout pas du noir qui représente la mort. Et bien, en Inde ou en Chine, où le blanc est la couleur du deuil, on pensera que notre mariée a de nouveau perdu son mari !
Décidément, elle a tout intérêt à choisir une autre couleur si elle veut garder son Jules. Du vert ? Du Jaune ? Du rouge ? A toi de choisir à présent que tu connais mieux le langage des couleurs. Tu peux aussi décider de t’en moquer et habiller ta mariée de la couleur qui te plaît le plus.

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LE PISTOLET À ONDES ELECTRO-MAGNÉTIQUES

Colored_pencils_chevreLa lumière, les couleurs, cela semble simple mais mine de rien chaque couleur agit sur toi comme un mini pistolet à ondes électro-magnétiques...

Même pas mal, tu vas me dire...
Non, en effet, cela ne fait pas mal... Cela te fait tout de même quelque chose... Et ce quelque chose peut être mesuré par des appareils scientifiques ; même si on ne peut pas clairement expliquer pourquoi. Plus dingue encore, chaque couleur a un effet différent sur ton état d’esprit et sur ton corps.

Bon, je t’explique rapidement le principe.
La lumière blanche, celle du soleil ou d’une lampe électrique, est composée de plusieurs couleurs qui viennent toutes «impressionner ta rétine», c’est à dire frapper ton oeil, en même temps. Sur le coup, tu n’y vois que du blanc. Mais si jamais il manque une couleur dans cette attaque groupée, alors, tu vois rouge ! Ou bleu, ou jaune...

Et alors, ça fait quoi de voir rouge ?
Et bien justement, le rouge a la plus grande longueur d’onde et... beaucoup d’effets. Sur ton humeur par exemple. Si tu restes longtemps dans une pièce toute rouge, tu seras excité, super actif, voire agressif. Cela ne te rappelle pas quelqu’un ? Et oui, le taureau aussi est très sensible au rouge ! Comme lui, tu reçois comme un coup de fouet lorsqu’il y a beaucoup de rouge autour de toi ; ta respiration augmente comme si tu allais courir ; tout ton corps se prépare à l’action. Alors chaud devant, tu risques de bondir comme un fou furieux.

Pour te calmer, le mieux serait de te «mettre au vert». Le vert c’est la couleur de la nature bien sûr, de l’harmonie. Ton corps se détend, ta respiration devient lente et profonde. Tu es tranquille, en équilibre. D’ailleurs, les salles d’opération sont généralement peintes en vert car cette couleur aide à s’endormir calmement. Toi aussi, tes paupières sont lourdes.. «Aie confiance, croies en moi....»

Hé, réveille-toi ! Un peu de vitamine pour te remettre sur pieds ? Prends donc de l’orange, ça réveille, c’est plein de joie, de vitalité, de légèreté, d’optimisme. Il paraît même que la couleur orange stimule la créativité, et surtout l’appétit car elle aide à bien digérer. C’est peut-être pour cette raison qu’on la retrouve beaucoup dans la décoration des restaurants.

Pour rester dans le joyeux, allons du côté du jaune, très gai lui aussi, comme un rayon de soleil. En plus de son effet tonique, le jaune stimule l’intelligence, la concentration, la mémoire, le sens de l’organisation. Tu devrais peut-être peindre ton bureau en jaune ? Tu aurais certainement de meilleures notes !
Mais attention, ne peins pas toute ta chambre car tu ne dormirais plus, et oui n’oublis pas que c’est une couleur très tonique.

Pour bien te reposer, je te propose plutôt le bleu. Il aide à se relaxer, à se sentir bien à sa place, en sécurité, détendu, confiant. Quoi de mieux après une bonne journée d’école, de sport et de bêtises pour dénouer les tensions de tes muscles ? Les aider à se reposer. Et de plus le bleu, c’est comme une pile, il te recharge en énergie mais pas à la façon d’un électrochoc, non, tout doucement et sereinement.

OOOOmmmmm
Oui, te voilà apaisé, calme, détendu.
Pour être encore plus zen et enfin ressentir le même état que celui de ta mère lorsqu’elle rentre au ralenti de sa séance de yoga ou lorsqu’elle sort du bain, je te conseille le violet. La couleur de la paie, de l’amour, de la prière, la sérénité, la méditation. Mais si, tu sais, ce truc où les gens sont assis en tailleur, on dirait qu’ils dorment mais en fait ils méditent. Donc pour être zen, c’est le violet.
OOOOmmmm...

Tu vois, même les ondes électromagnétiques peuvent être de bonnes ondes et t’aider dans la vie de tous les jours. Penses-y la prochaine fois que tes parents changeront les peintures de votre maison et donne leurs quelques conseils.

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29 mars 2015

Le rôle parfait

tati1Le rôle parfait

Je suis une actrice vieillissante. Ou dans la fleur de l’age... tout dépend de votre degrés de raffinement. Cependant, et très objectivement, vivre sur un physique qui s’épuise suppose de l’organisation... Plus particulièrement les jours d’audition.

Plus jeune, l’épreuve du casting me terrorisait pour d’autres raisons : je balbutiais dans mon métier. Ensuite, je n’en ai plus passé, question de notoriété. Aucun goujat n’aurait douté de mes capacités à transformer la pellicule en or. Depuis deux ans, ils prennent des gants, usent de métaphores mais mon agent me presse, je dois accepter de m’y plier. Et donc, anticiper...

Je me suis levée à l’heure où le soleil se fait promesse lointaine. J’ai regardé les toits couverts de nuit en avalant un demi jus de citron, miel et eau tiède.
Puis j’ai rejoint la salle de bain, à peine effleuré le variateur afin d’en obtenir une luminosité faible, intime et bienveillante.

La brume de mon eau florale me fait chaque jour l’effet d’une renaissance, les pores de ma peau s’y abreuvent avec délectation. Je ne m’attarde pas sur les faux plis de mon visage. Bien que je parvienne à ne plus dormir sur le ventre (ce qui me transformait en momie multiplis), je ne peux contrôler mon sommeil. Ainsi, en observant de quel côté s’affaissent mes traits, se creusent les sillons, je sais si j’ai dormi en chien de fusil à droite, à gauche ; si mon front est lisse et que mon cou se plisse, j’étais allongée sur le dos. Ce n’est qu’au bout de deux heures et environ vingt minutes que la gravité couplée aux exercices faciaux réharmonise mes traits en conformité avec ce que je peux montrer.

Pour l’heure, j’enfile un sweat, un leggin et de grosses chaussettes. Je prends mon tapis, ouvre la baie vitrée, salue l’air frais en partie dépollué par la nuit.
Le bruit de la ville se tait. Le soleil a gagné deux centimètres sur l’horizon, j’en devine l’extrémité timide. Je m’étire en inspirant, les bras levés au ciel, le visage offert aux étoiles invisibles, les abdos légèrement serrés. Puis j’expire, joignant les mains devant mon cœur, courbant la tête pour les effleurer, contractant ventre et périnée, expulsant tout ce qui pourrit dedans. Ce va et vient respiratoire dure le temps nécessaire à éveiller l’envie, l’envie d’accepter cette nouvelle journée de gloire et de contraintes.

Le soleil se hisse péniblement, faible et lointain. L’obscurité domine, me protège des profanateurs de stars. J’en profite pour faire mon yoga du visage. Un détraqué m’observant de loin à la jumelle ne parviendrait pas à photographier mes grimaces réparatoires cachées dans l’ombre. J’y prends garde depuis que de vilains clichés ont circulé parmi la presse à poisse.

La nuit finalement se retire ; je poursuis par une série de salutations au soleil et quelques postures d’équilibre. A présent, paparazzi et fans transis peuvent bien me voler une image, mon yoga est parfait ; je pratique depuis plus de vingt ans !

Retour à la salle de bain, luminosité un poil supérieure, bien que mesurée, pour ne pas effrayer le miroir. Toilette. Première série de soins.

Petit déjeuner frugal.
Je relis la scène. Stéphie doit passer à neuf heures.

De grandes questions s’empilent face au dressing. Plus il est grand, plus les doutes sont profonds et les erreurs possibles. Je remets à plus tard... Stéphie me sauve toujours de cela.

J’ouvre grand la baie vitrée. L’air est moins frais, le soleil réussit à s’extirper du monde d’en bas. Il lui reste à grimper dans le ciel.
Comme moi ! Chaque jour je dois effacer la nuit pour briller tout en haut. Je sais ce qu‘il en coûte.

Seconde série de soins. Je dégouline encore des yeux et légèrement du cou.

Je ne sais plus trop que faire de ce temps à me refaire. Tourne en rond, commence à cogiter, retour face au dressing. Alors... Une pauvre femme... qui se vêt chez Tati... ou au Secours Populaire...  ne porte pas d’accessoire... Évidement ! Ce n’est pas raccord avec ma garde de robe.

Si j’allais chez Tati ?

Cette idée m’excite.
Je pourrai faire des courses seule, sans Stéphie pour me dire que choisir, dans un magasin où je n’ai jamais mis les pieds. J’en profiterai pour observer les femmes pauvres... Cela fait bien trente ans que je vis hors sol, sur un terreau de mondanités. Exceptionnellement, une échappée dans le monde réel, à l’étranger ou affublée de chapeau-lunettes-foulard qui me désignent plus qu’ils ne me cachent. Je n’approche les vrais gens que derrière une vitre teintée, un cordon de sécurité... ou bien, s’ils sont à mon service. Je ne sais pas ce que sont les relations humaines sans déférence, sans jeu de séduction ou de pouvoir.

C’est décidé ! Je choisis de garder le leggin, prends un tee shirt uni dont rien n’indique le prix certainement décadent, enfile des tennis Gucci après en avoir arraché le monogramme. Les lunettes restent magnifiques mais je ne peux m’en passer, elles mangent la moitié de mon visage. Je ne sais que faire de ma chevelure. Lucien fait des miracles et, même décoiffée, ma coupe reste parfaite.
Je ne me maquille pas.
Sortir non maquillée.... Je... Je ne sais pas.

Je ne me maquille pas. Je ne me maquille pas. Je ne me maquille pas.
Le mantra répété dos au miroir de l’ascenseur aura fonctionné. Je suis en bas. Saute dans un taxi.
M’entraîne à quitter mes lunettes, regarder le chauffeur. Il me sourit, hésite, va pour parler puis se ravise. Pense me reconnaître mais n’est pas sûr. J’essaie la position assise d’une pauvre femme. J’essaie la bouche lasse, le corps honteux. Merde ! Mon vernis est parfait. Je l’écaille discrètement.
Mon sac aussi est trop luxueux.

Le taxi stoppe. Je m’en extrais laborieusement pour parfaire le rôle. L’homme me regarde étrangement, comme éberlué. Je m’éloigne en claudiquant. Un peu. Trop peut-être ?
Merde ! Je ne l’ai pas réglé. Pourquoi n’a t-il rien dit, rien demandé ?

Je baisse la tête, un peu perdue. Dans ce quartier, des choses jonchent le sol. Des gens aussi. Une première strate de vie se forme au niveau du bitume.
Je ne boite plus, mais traîne légèrement les pieds. Mon sac clignote comme un appel au meurtre. Je n’avais pas senti ma vie suspendue au bon vouloir de la rue depuis ma toute petite enfance, lorsque lâcher la main de maman était une aventure. Par chance, un sac plastique Zara Soldes s’enroule autour d’un lampadaire. Je m’accroupis sans grâce, un peu comme pour faire pipi, fourre mon Longchamps dans le Zara.

Repère enfin l’enseigne Tati. Il est neuf heures. C’est fermé.
M’assois sur un banc et observe la ville se déployer, grouiller dans toutes les langues. Personne ne me regarde moi. C’est reposant. Mon personnage commence à exister.

Sur le trottoir d’en face, une femme s’avance, semblable à la description qu’à fait Jean-Pierre de mon personnage. Ni grande, ni petite, légèrement grosse, les cheveux gris attachés, visage carré aux joues rougies, regard soumis, vêtements masculins non repassés, baskets affaissées. Elle ouvre la porte de sa voiture, sirote un p’tit café à son volant en grignotant quelques gâteaux. Je bois sa façon de faire, mémorise les détails.
Que fait-elle ? Elle sort mais reste sur place, regarde aux alentours. Je baisse les yeux avant qu’elle ne me repère. Pas certaine de bien comprendre la scène...
En plein jour, elle se relève, ferme son pantalon. Un filet d’urine se faufile jusqu’au caniveau.

Tati ouvre. J’attends que les premières clientes me précèdent puis me lève. Je ne claudique ni ne traîne plus de la basket. Le personnage réside ailleurs.

Au milieu des portants aux relents de chimie asiatique, je me sens nauséeuse. Comment font les gens d’ici pour vivre en milieu si hostile ? La lumière, les odeurs, la musique, les textiles sont vulgaires. La collection homme, bien que moins colorée, est tout aussi désespérante. J’attrape un pantalon gris, un pull marron. Il ne sera pas nécessaire de les froisser, personne n’a jugé bon de les repasser avant leur mise en rayon.

Je fais la queue. Laisse plusieurs clientes me doubler pour prendre le temps de m’imprégner de leur gestuelle, leurs expressions. Un monde si proche, si lointain qui peu à peu m’imprègne. Je le capte, le perçois, me sens telle une éponge forcée à absorber les vilaines choses que j’ai feint d’ignorer. Et, curieusement, cette laideur que j’accueille, qui m’inspire, se fait mienne, naturelle, presque belle, épurée, débarrassée des faux semblants souriants de mon univers trop acéré à force d’éclat.

C’est à mon tour. Je passe en rôle parlant.
Oups ! Ai-je de l’argent ? J’ai omis de vérifier, farfouille dans le Longchamp, lui même caché au fond du sac plastique. Me décompose, je n’ai que quinze euros. Rougis, bafouille. La caissière me sourit. Elle semble habituée, me laisse le temps de tâtonner encore à la recherche de pièces. Je finis par extraire mon porte monnaie et réunis quatre euros cinquante de plus. L’hôtesse me fait cadeau des trente centimes manquants. Je suis honteuse. Pour dissiper le malaise, elle complimente mon porte monnaie, excellente contre-façon selon ses dires... Que dire...

Je rentre piteuse, mon sac Tati pendouillant à bout de bras. Je tiens le rôle parfait.

Panique générale dans le hall de mon immeuble. Stéphie est hystérique, me sermonne comme une enfant. J’ai lâché la main de maman.

Elle fonce dans mon dressing à la recherche d’une tenue adéquate. Je m’enferme dans la salle de bain, variateur à pleine puissance. La lumière crue fait son effet. Non maquillée, je ne me ressemble pas. Je mouille mes cheveux pour atténuer l’apprêt parfait qui les flatte, enfile pull et pantalon Tati parfumés aux émanations toxiques et me présente devant Stéphie.
Qui hurle, puis se met à rire, finit par s’inquiéter.

Devant ma détermination, Stéphie capitule.

Je tiens le rôle durant tout le trajet. Je ne veux pas laisser filer tout ce que ces gens m’ont donné. Je les porte en moi. Je me sens pleine, engrossée de leurs peines, leur capacité à résister, à rester dignes dans la vulgarité, et même, parfois, inattendu, sourire lumineux qui d’un éclair déchire le gris, pardonne au monde le mauvais tour qu’il leur a joué.

Nous stoppons. Sommes en retard. Il est presque midi. Je n’écoute plus Stéphie parlementer au téléphone. Derrière la vitre teintée qui éloigne le monde, mon regard est aspiré par la bouche de métro.
Puis je la vois. Le rôle parfait monte les dernières marches, traverse la rue, s’assoit sur un banc à l’entrée du square, déplie une serviette qu’elle pose sur ses genoux. Ses cheveux fileux sont comme des cordes grises claquant l’une contre l’autre avec raideur. Elle fourre de salami deux tranches de pain de mie, mange à grosses bouchées. De brefs arrêts pour boire à la bouteille une gorgée d’eau. Aux secousses de son dos, je devine qu’elle réprime un rôt. Puis elle regarde sa montre, secoue sa serviette, la plie soigneusement, range ses affaires dans un faux sac Vuitton.
Je suis hypnotisée. La vois entrer dans l’immeuble où nous sommes attendues, cours pour la rattraper. Elle disparaît dans une salle réservée au personnel de service.
Les frères Dardenne descendent m’accueillir, je les regarde à peine, la tête tournée vers la porte où le rôle parfait s’est engouffré.

Ils semblent impressionnés par mon aspect. Je les suis, écoute leurs instructions, retrouve mes acquis d’actrice de longue date. Concentrée, je joue mais ne joue plus, je suis et je suis bien. Ils sont heureux, conquis. L’audition n’est plus qu’une formalité. Je tiens le rôle parfait.

La porte refermée, Stéphie rallume la bande son des compliments, elle qui me disait folle une heure plus tôt. Hors de chez moi, non maquillée, vêtue comme un épouvantail, j’éprouve une grande joie, une énergie douce, profonde et puissante. Je n’ai plus peur de la laideur. Je porte encore ces gens, fière de montrer ce qu’ils sont. Le rôle que j’attendais pour casser cette image de beauté froide et vieillissante dont je ne savais que faire s’offre enfin.

Les cheveux gris cachés sous un ridicule foulard rose aux couleurs de l’hôtel, le rôle parfait passe devant nous poussant chariot. J’ai très envie de la remercier, de lui offrir un trésor en échange de ce qu’elle m’a montré. Mais que donner à quelqu’un qui n’a rien ? J’élude...

Ne suis plus qu’attente. Au soir, la réponse espérée, évidente, se pose à mon oreille. Les Dardenne me confient le rôle, avouent avoir été surpris de découvrir en moi une nouvelle actrice, une inconnue qu’aucun film n’avait encore capté.

Stéphie a très envie de fêter cela. Pas moi. Pas avec elle. Je la congédie en douceur, attends quelques minutes, puis appelle un taxi.

La voiture, grise aussi, n’a pas bougé, toujours garée devant Tati. Je m’achète un sandwich. Me pose sur le banc. La ville grouille encore plus le soir. A dix neuf heures, les portes du magasin ferment. La vendeuse du matin quitte son poste, me sourit. Me laisse une pièce en passant. Je ne sais comment protester sans entrer dans des explications laborieuses. Elle ne reconnaît pas l’actrice célèbre et adulée. Il faut croire que j’ai changé. C’est bon d’être soi-même une autre lorsqu’on ne s’appartient plus. Tout ce temps passé à me cacher alors qu’il suffisait d’être ce qu’ils n’attendaient pas.

Le rôle parfait débouche du métro. L’uniforme rose et gris de l’hôtel n’est plus là pour jouer l’illusion d’une femme ordinaire. Ses frusques déformées usent sa silhouette, éprouvent sa féminité. Elle se traîne jusqu’au véhicule gris, s’assoit côté passager, la tête renversée sur le dossier, les yeux clos. Je suppose à ses mouvements qu’elle quitte ses chaussures sans l’aide de ses mains. Le temps passe, le soleil s’affaisse lentement. Je ne me lasse pas de l’observer.

Elle se redresse d’un bond, sort, ouvre le coffre, attrape un sac, une serviette de toilette, referme son véhicule et disparaît à pied. Je suis bouleversée. Comprends enfin qu’elle vit dans cette voiture.

J’appelle les frères Dardenne.
Insiste pour qu’ils se rendent jusqu’à mon banc.
Je leur écris un mot.
Attends.

Le soleil glisse vers le monde d’en bas.
Leurs silhouettes argentées se dessinent au milieu de la foule colorée.
Je scotche en évidence l’enveloppe sur le banc.
Puis m’éclipse.

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26 novembre 2014

Retrouvez 8 de mes nouvelles en version papier.

Hello ! J'ai franchi le pas et vous propose un premier recueil de nouvelles d'anticipation. Mais pourquoi les acheter puisqu'elles sont sur ce blog ? Si vous les avez aimé, peut-être aurez vous envie de les retrouver sans ordi ou de les offrir à vos amis ? Ou plus généreusement de soutenir l'auteur... Pour être livré avant Nôel, cliquez rapido sur le bouton bleu lulu. A bientôt !

Metamorphoses

 

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16 novembre 2014

Lettre à la femme d'à côté

chtisMado,

depuis trois ans que je vis à quelques baisers de toi, je t’écoute, te regarde, t’aime à travers la fenêtre, le jardin mitoyen. Tes odeurs ménagères glissent de chez toi à ma joie. Si tu étends le linge, je glisse dans mes pensées entre tes draps mouillés pour picorer ton cou. Lorsque l’Ajax me chatouille le nez, je t’imagine à genoux frottant le lino délavé, les fesses à me narguer. Je salive aux pâtes que tu cuisines, aux gâteaux qui gonflent dans le four. Et bien souvent, je toque pour m’inviter. Tu le sais que je t’aime ! Je ne dis rien mais tu le sais.

J’aime tes enfants, leurs disques ressassés, leurs ronchons pour sortir du bain, leurs devoirs d’une vie simple où les problèmes de bonbons à partager ont tous une solution. Je les soutiens. Toi, tu souris, heureuse que l’intello, comme tu dis, les aide où tu échoues.

Je n’aimais pas quand tu partais, nous laissais tout un week-end. Et que tu rentrais grise.

J’aime encore moins depuis que tu ne pars plus.
Marteau est revenu. C’est lui que j’entends désormais. Ses soirées «Ch’tis à Marbella». Ses soirées foot. Ses soirées potes.
Et puis vos cris.

Tu te tais. Mais je sais. Tes yeux ne me rient plus. Ils fuient dans les obliques ou rampent sur le pavé. Lui, jamais il ne part, tenu à ta maison par un bracelet-prison. Je ne peux plus, Mado, vous deviner souffrir, savoir qu’il vous tient et que je n’y peux rien.

Les voisins se terrent dans la trouille. Les flics déboulent lorsque je les appelle, coupent la musique qui beugle, virent les copains bourrés. Marteau menace, défie, trop saoul pour avoir peur. Puis, vient le moment où les flics s’en vont. Et moi je reste ; l’oreille collée à la cloison, soupçonnant les cris que tu retiens. Jusqu’aux pleurs des enfants.

Mado, c’est fini. Je ne peux m’interposer entre Marteau et toi. Je ne suis pas de taille.
Je ne peux, non plus, supporter une nuit de plus à imaginer sa grosse tête de con, son gros bide de con, ses gros poings de brutes aplatir tes sourires.

J’ai vendu ma maison et ce soir nous partons.
Lorsque le dernier mot de cette lettre aura été écrit, je vais sonner chez toi. Tu vas ouvrir, prendre ce papier, le cacher et le lire.
Marteau me suivra, j’ai tout un tas de bois à rentrer, il m’aidera. Je te jure que je trouverai comment le retenir. Son bracelet ? J’ai calculé ; nos maisons sont si proches qu’il ne bronchera pas.

Et toi, Mado, je t’en prie, fais moi confiance, pense à tes enfants. Prépare vos bagages. Juste l’indispensable, dans un sac poubelle que tu sortiras au soir venu. Je le récupérerai. Ne dis rien aux petits. Ne change rien à ta routine.

Durant le match, réveille les enfants, prends les comme ils seront, pyjamas et chaussons. Sortez par le garage. Ma voiture sera garée devant.

Mado, je t’aime mais ne demanderai rien. J’ai besoin de vous soustraire à Marteau pour te regarder vivre dans une maison voisine. Tu n’aimes pas les filles et nous n’y pouvons rien. Je veux juste continuer à rêver, et que tu restes ma femme d’a côté.

Léa.

Posté par FredHuguet à 19:22 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

07 novembre 2014

Sans titre, chapitre 4

soirée

- C’est bon ? T’as fini dans le jardin ?
- Tout est ok pour la pendaison. J’ai sorti tous les sièges disponibles, la musique ; j’ai même mis les guirlandes lumineuses de noël !
- Les guirlandes de noël ? T’es sûr de toi sur ce coup là ?
- Affirmatif, chef ! Ca va swinguer dans les arbres. Il ne manque plus que la crémière.
Antoine enlaça Clotilde, ses mains autour du cou faisant office de corde. Elle fit mine de succomber. Il la souleva et la déposa au dos de la maison. La morte ressuscita, découvrit leur jardin subtilement décoré, style farfelu tendance fantastico-industriel. Antoine avait empaqueté d’aluminium de gros galets qui traçaient un chemin de fée sur l’herbe verte. Lorsque Clotilde découvrit l’ultime but du parcours magique, elle sourit, émue. Libéré de son pacte, Antoine avait ressorti ses vieilles carcasses rouillées et présentait ses œuvres d’art cycliste. Un assemblage de vélos surannés jouait les sculptures industrielles et, à dire vrai, c’était plutôt réussi. Mais l’oeil maternel y vit immédiatement le risque encouru par les nains agités. A défaut de véritable pendaison, la soirée pourrait finir en purée de marmots.
- Et si on essayait de créer comme un cordon de sécurité autour de ton... de ton... de ton installation ?
- Ben non ! L’intérêt, c’est d’aller voir de prés, de toucher, de renifler cette bonne odeur de perfection, cette précision désuète et touchante...
- Ok, je vais être plus claire. Si un môme vient se fourrer dans ta précision désuète et touchante, il risque d’être «touché» dans le genre fin de soirée aux urgences.
- Tu crois ?
- T’as vu là ! La tôle est tellement usée qu’elle est super coupante. Et toute rouillée en plus.
- Attends. C’est pas de la tôle, c’est du...
- Peu importe Antoine, exposer ton oeuvre : ok, mais il faut limiter la casse.
- Bon... je vais voir ce que je peux faire.
Clotilde retourna en cuisine vérifier qu’il ne manquait rien. Elle croisa Gum dans le couloir qui sortait. Au même moment la sonnette retentit, suivie de peu d’une cascade de mots. Simone approchait, précédée de mots emmêlés. Calme, calme, vite, il fallait générer du calme en grande quantité pour rassurer sa belle-mère et tarir le flot continu de ses inquiétudes.
- Bonjour Simone. Vous voilà bien chargée.
- Chargée, bonjour. Si c’est pas assez, pain de courgettes, melons, cake aux olives, tapenade, tartes aux fraises, aux abricots et... je fais un saut en ville prendre des fougasses... ah oui ! clafoutis de pêches...
- C’est plus qu’il n’en faut. Je vous avais dit de ne rien apporter, mais c’est gentil. Tout cela à l’air délicieux. Je vous aide à les poser ?
- Poser, oui, poser sur la table, dans le frigo. Le panier à ramener, les plats à laver ou plus tard, vous les gardez et je repasserai. Repasser aussi les chemises du petit, il va faire sa rentrée...
- Un verre d’eau Simone ?
Clotilde tira une chaise, accula sa belle-mère dans l’angle de la pièce et repoussa la table pour fermer le passage. Ne pouvant échapper, Simone s’assit et pris l’eau qu’on lui tendait, égarant de nouveau quelques mots.

Clotilde lui fit face, s’efforçant de l’apaiser par un questionnement précis sur chaque recette. Canalisée, Simone fixa ses pensées sur ce qu’elle maîtrisait et recouvra son contrôle. Il suffisait à présent de lui assigner une tâche pour espérer la maintenir sur des rails jusqu’à leur départ.
Ils en avaient discuté avec Antoine, et opté pour la recherche de verres vides probablement essaimés aux quatre coins de la maison par leurs invités, lavage des dits verres et remise en place sur le plateau du buffet. C’était dans ses cordes et cela lui permettrait de ne pas rester plantée dans un coin à divaguer. Simone fut soulagée d’apprendre qu’un rôle lui était réservé et demanda à voir quel plateau et à quel endroit le poser. Les deux femmes partirent en repérage dans le jardin.
Les voyant arriver, Edmond fonça droit sur elles pour embrasser Clotilde et la détourner grossièrement de la scène qui se tramait aux abords du potager. Elle n’eut que le temps d’apercevoir Antoine, les bras chargés de bazar, s’affairer autours de son œuvre, avant d’être littéralement soufflée par une grande tape dans le dos émanant de papi. Il gesticulait en tous sens, visiblement soucieux de détourner l’attention. Souhaitant s’épargner une nouvelle accolade virile, Clotilde obtempéra et ignora la mystérieuse agitation de son mari.

C’est le moment que choisit Lilas pour apparaître costumée et fardée des pieds à la tête en Lolita de Prisunic : petit top à paillettes bleu turquoise, jupe de satin orange ultra courte, talons hauts empruntées à sa mère, cheveux teintés de rose ramenés en palmier sur le sommet du crâne, breloques dorées à chaque étage et maquillage flashi que n’aurait pas renié une star du X des années quatre-vingts. Clotilde se demanda si la fillette était consciente de la vulgarité de son accoutrement ou si réellement elle pensait être belle.
Gum revint d’on ne sait où et lâcha le mot qui planait.
- T’as l’air d’une pute.
- Ne parles pas ainsi de ta sœur.
- Bonjour les enfants !
- Maman, dis lui que c’est même pas vrai. Et toi, t’as l’air d’un gros malabar dégobillé plein de caca.
- Stop. Stop. Dites bonjour à papi et mamie et vas te changer Lilas. Je t’assure qu’il y a mieux à faire, je passe te voir dans la chambre immédiatement. Quand à toi, Gum, vas te laver et mettre des vêtements propres.
L’aîné fila sans rien dire. Lilas piqua sa crise. Clotilde dut promettre de lui prêter un vrai collier en or pour la décoller du bitume et la traîner vers la maison. Elle négocia une tenue décente pour sa fille contre quelques uns de ses bijoux, puis se changea à son tour.

Il était dix-neuf heures. Clotilde était nerveuse. Serait-elle à la hauteur, elle, la petite esthéticienne inculte, pour converser avec tous ces profs, ces artistes, ces gens si sûrs d’eux qu’appréciait Antoine ? Elle reconnut la légère nausée éprouvée dans l’enfance lorsque ses parents daignaient la présenter aux hôtes de marque du Clos Manné. La peur de dire une bêtise, le feu qui monte aux joues dès qu’un quelconque attaché ministériel l’interrogeait poliment sur sa scolarité, les mots qui ne trouvaient plus leur place dans ses réponses entortillées, hors propos, à la femme du grand chirurgien machin s’enquérant de ses loisirs. Élevée parmi les hauts dignitaires, Clotilde s’était toujours sentie ignorante, sotte, incapable de soutenir une conversation. Même si elle se l’expliquait depuis par le peu d’attention que lui témoignaient les Crémieux, elle conservait un sentiment d’infériorité et avait choisi un métier manuel pour fuir les études, les livres qui intimident.
Antoine l’avait mainte fois rassurée à ce sujet. Elle lisait les romans, les essais qu’il lui conseillait mais n’y trouvait jamais de plaisir. Hermétique aux mots malgré son intelligence et sa sensibilité, Clotilde captait les idées sans être capable de les retranscrire. Lorsqu’elle tentait d’exprimer un raisonnement complexe ou un sentiment diffus, sortait de sa bouche une purée confuse, inintelligible. Ses interlocuteurs souriaient courtoisement et reprenaient la conversation auprès d’autres convives.
Heureusement, il y avait toujours une collection de femmes de..., abonnée à la critique gastronomique des restos du coin, aux bonnes affaires à ne pas manquer en matière de shopping, aux activités artistiques de leurs chérubins. Clotilde retrouvait les préoccupations de ses clientes poilues et savait les phrases à prononcer pour les faire rebondir. Même si le fond ne l’intéressait pas, elle ne risquait rien sur le terrain des banalités.
Pour évacuer l’anxiété, elle se confectionna un masque. Un maquillage soigneux dont les gestes affectueux et les pinceaux soyeux lui procurèrent un certain bien-être.
Lilas avait filé avant que sa mère ne puisse juger de son allure. Clotilde décida de ne pas s’énerver quelque soit le look de sa fille et rejoignit les voix qui se multipliaient en bas.

Dans le fond du jardin, un attroupement masquait l’oeuvre d’Antoine dont s’échappaient des bruits étranges. Approchant, Clotilde découvrit le stratagème répulsif tout droit sorti du cerveau alambiqué de son mari. Il avait branché une sorte de gyrophare dont les faisceaux tournoyaient au centre des carcasses, projetant des ombres qui iraient grandissantes dans l’effroi et le soir. Pour parfaire l’horreur de sa scène barbare, une musique angoissante crachotait des cris étouffés depuis un vieux radio-cassette empalé en lieux et place d’une selle manquante.
La barrière anti-mômes semblait fonctionner ; plusieurs petits pleurnichaient déjà dans les bras de leur mère.

En hôtesse résolue à maintenir la fête sur des rives joyeuses, Clotilde proposa un verre entre deux embrassades, et la visite de la nouvelle maison. Soulagés, bon nombre de convives la suivirent jusqu’au buffet. La pendaison pouvait commencer ; la crémière, décidée à survivre coûte que coûte, prenait les rênes de la soirée.

La plupart des mômes disparurent rapidement. On les entendait, au loin, semer la terreur dans la garrigue adjacente. Antoine partit à leur recherche et revint l’air coquin, rassura les parents afin qu’ils laissent libres leurs enfants ; ça ne risquait rien, deux ou trois grands veillaient sur le troupeau.
Edmond joua les barman, emplit tous les verres qui passaient à sa portée sans oublier le sien.
Simone fut presque à la hauteur du rôle qu’on lui avait confié. Sauf lorsqu’elle revint paniquée de la cuisine et fit signe à Clotilde de la suivre. Affolée, elle désigna sur le plateau de verres sales quatre coupes remplies à moitié.
- Je désolée. Qui sait. J’ai pris sans attention. Ils vont chercher. Il faut leur redonner mais je confuse. Je sais plus où c’était... à qui.
- J’ai une idée Simone...
- Il faut me pardonner. Je ferai attention...
- Ecoutez Simone. C’est un tout petit problème et j’ai une bonne solution. On lave les verres, on les ramène et on emplit les quatre que voici. Ainsi, ceux qui les ont égarés retourneront au buffet et trouveront un verre plein au lieu d’un verre à moitié vide. Tout le monde y gagne !
- C’est bien. D’accord. Mais pour me pardonner, pénitence, je le fais. Vous, vous allez au buffet et vous guettez si quelqu’un cherche son verre.
- Ok, je le fais patienter jusqu’à votre retour.
- Merci Clotilde, je fais vite.
- Tout va bien Simone, je vous remercie de faire tout cela pour nous. Avez-vous remarqué comme vos plats ont été appréciés ?
- Non. Je regardais les verres.
- Vous avez mangé au moins ?
- Oui, avant de venir.
- Pardon ?
- Oui, c’est mieux, comme ça j’ai tout mon temps pour vous.

Clotilde s’éloigna, chamboulée par le dévouement de cette femme, son enfermement dans un monde à bonne distance du bonheur. Elle se demanda comment Antoine était sorti indemne d’un tel modèle parental. Indemne, c’était surestimé peut être... Il conservait en héritage un léger voile de folie qui se fixait sur ses loisirs : la lecture répétée des mêmes ouvrages, sa passion pour les vélos pourris, le démontage compulsif de tout ce qui recelait un brin de mécanique, et la musique décérébrée qu’il imposait parfois à la maison.
Ce n’était rien comparé aux mauvaises habitudes transmises par son père, monstre d’égoïsme, fervent oppresseur de la femme au foyer. Clotilde avait dû batailler âprement pour convaincre Antoine qu’un homme est aussi digne de la vaisselle ou de l’aspirateur qu’une femme. Et, lenteur mise à part, il avait fini par admettre le partage des tâches.
Clotilde l’observa faire son show devant une libellule, expliquant à son public captivé le principe de propulsion des insectes. Malgré ses petits défauts, elle le choisirait de nouveau s’ils n’étaient déjà mariés. Une bière à la main, il berçait ses convives de sa voix douce et basse, nimbait de quiétude ceux qui l’entouraient. Quel était son secret pour faire naître une paix profonde et chaleureuse quelque soit l’auditoire ?

Après avoir papoté, rigolé, dansé, la nuit devint feutrée. Les guirlandes diffusaient une pâle lumière, préservaient les confidences de quelques groupes en grande conversation, paroles dégrafées, libérées du carcan de la superficialité par le rire et le vin. D’autres silhouettes affalées dans le noir cherchaient au contact de la terre l’énergie de se relever. Quelques pétards tournaient, dissolvant en fumée les restes de lucidité.
Les mômes, rentrés vers minuit de leur escapade secrète, en sueur, portaient dans leur regard les traces de conneries partagées. Ils avaient dû enfreindre bien des lois ; rires et chuchotements solidaires en témoignaient. Ils s’étaient joint un temps aux danses de leurs aînés et dormaient à présent enchevêtrés dans le salon.
Edmond ronflait, affalé sur une chaise, Simone assise à ses côtés. Clotilde avait proposé de les raccompagner mais la vieille femme, glacée par une expérience précédente, avait refusé qu’on réveille son mari aviné. Elle attendrait qu’il ouvre un œil et s’en remettrait à la conduite chaloupée du maître, y adjoignant quelques prières pour garantir leur sécurité jusqu’au lit conjugal. Clotilde soupira d’aise, la crémière était morte mais heureuse.

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14 octobre 2014

Fausse route / version longue

Voici la nouvelle originale avant sa "réduction" pour adaptation aux règles du concours

La_route

Fausse route

Je suis une fille immobile.
Les déplacements me perturbent.
Je peux marcher, pédaler si besoin mais conduire me panique.
Je m’y astreins dans les limites du centre ville, sur des itinéraires connus, sans jamais dépasser le 60.

Je ne suis pas meilleure passagère. J’ai peur.
Ultra consciente des dangers potentiels, j’anticipe le futur connard qui doublera en haut de côte, le débile pied au plancher qui se fout des priorités, la paire de vieilles lunettes en sens interdit, l’ado vélo qui déboule du trottoir, le scooter éméché dévié de sa trajectoire. Tous veulent me tuer. Furieuse de constater l’insouciance du conducteur serein quand la mort nous guettent à chaque virage, je hurle et sursaute au moindre micro événement circulatoire. Eric adore...

Pourtant, ce matin, je fais le plein, m’installe, règle les rétros, démarre. Près de mille kilomètres salivent à l’idée de m’avaler. Je passe le dernier rond-point amical, m’enfonce vers l’inconnu, la zone péri-urbaine, plus loin encore la campagne. Je parle tout bas, m’encourage, me rassure. Prie titine d’être sage, de bien se conduire. Lui promets une belle révision si elle chemine simplement sans éclater de pneu ou exploser le moteur. Elle gronde, avance péniblement.
Trois voitures me doublent coup sur coup. Accélération rageuse et klaxonnante. Il ne sera pas possible de rester à 60.

Personne. Je me lance, serre les dents, appuie sur l’accélérateur. 70. Ma voix emplit l’habitacle. Du mollet à la fesse, tout est dur. 90. Je résiste, parle moins fort, trouve l’inclinaison de pédale à garder pour maintenir la vitesse. Rien ne se passe, je souffle. Tente de détendre cette foutue jambe toute raide. Une crampe serait fatale.

à vive allure, quitter un instant la route de vue me semble irresponsable. Les panneaux défilent. Je les ignore. Comment font les autres ? Pour l’instant je vais droit, je vais vite. Trifouille ultra rapide l’auto-radio, rien. Pas eu le temps de trouver le bouton, me suis trop déportée.

Un parking se profile sur la droite. Je ralentis enfin, atterrit à cheval sur deux places. Moteur éteint, je respire. Bois une gorgée d’eau, attrape le stylo qui gît sur le tableau de bord et me parle de lui. Je le jette dehors, sort de ma boite à peurs, pose mes fesses parterre. Que c’est bon ! Je suis fière de moi. Je roule depuis deux heures hors de ville et jusqu’ici tout va bien. La tension persiste, moins pressante, je la berce, l’apaise, laisse passer dix minutes, ramasse ce foutu stylo, l’envoie dans une poubelle, remonte. Ma vie est là qui attend, je m’y rend.

Je règle la fréquence sur un vieux Jonnhy qui passait pas là. Me semble tout indiqué pour tailler la route. Vérifie le trajet sur la carte, redémarre un brin moins anxieuse. Il me faut un moment pour atteindre la vitesse exigée. On ne peut tout de même pas remonter d’un seul trait ! Les speedés du volant me doublent, agressifs. M’en fout. Un vieux Lenorman chante mon enfance. «La balade des gens heureux» adoucit leurs klaxons d’excités. J’attrape le 80. Madonna lui succède. 90 facile.

Deuxième croisement dont je parviens à lire un bout de panneau sans mordre la bande blanche. J’ai encore du boulot. De mauvais génies ont choisi d’indiquer plusieurs villes sur un même embranchement ! Est-on censé regarder devant, dans le rétro, les multiples pancartes en un même instant ?

Titine me supporte, j’apprend à me conduire. Un camion lambine devant, je dois ralentir. Si j’osais, je klaxonnerai furieusement. Mais je ne sais pas doubler.

Trois quart d’heure à mater son gros cul enfumé, c’est long. La route est plate, la ligne discontinue, les autres voitures à longue distance. Je me décide. Clignotant, débordement, palpitations, gorge sèche, accélération. Je l’ai fait ! J’ai doublé un camion. Énorme !

Loin de chez moi. Les montagnes approchent, grignotent la petite confiance que j’avais amassé. Angoisse. Je stoppe, retrouve l’immobilité bienfaisante. Cinq messages. Je ne les écoute pas. Sais déjà. J’efface.
Reste assise la portière grande ouverte. Ce con me rattrape à distance.

Je ferme à clef, m’éloigne à pied. Savoure la fin d’une assise noueuse. Le rythme de la marche accompagne mon errance mentale, je relache. J’atterrit au village, mignon. La boulangère est charmante, ses sandwiches incroyablement courts et larges, le jambon blanc divin, le beurre en épaisseur. Waouh ! Assise sur les marches de l’église, je déjeune en paix. A distance respectueuse de lui.

Un p’tit pipi me pousse vers le bar. ça sent le vieux. La loi anti tabac ne va pas jusque là, les cendriers débordent. Je commande un thé à une mémé tatouée, cheveux corbeau racines grises, rouge à lèvre pompier. Un Lipton yellow archi sec débarque des années soixantes. Je préfère boire l’eau chaude sans trempette. Téléphone sonne. C’est lui. Je coupe, l’oublie. D’une voix roque enfumée, la patronne me conseille l’autoroute, plus aisée que les virages en épingle à cheveux pour les cons de la ville. Sans vouloir vous vexer. J’en ai vu d’autre. Mais je m’inquiète. 130, c’est 40 de plus. Le pourrais-je ?

Je rejoints à regret la voiture garée à l’entrée du village. Pourquoi est ce si dure de partir, de conduire ? La carte étalée sur les genoux, mes yeux refusent de s’y poser. Je laisse filer le temps siphoné par le vide. Plus de courage. Immobile.

Me réveille en sursaut, m’étire, reviens à la carte. Le chemin, choisir ma route. ça je peux. Les gestes s’enchaînent seuls. L’autoroute... Je repars.

Les panneaux bleus sont extrêmement lisibles, simples à suivre. Je saisis un ticket, la barrière se soulève. La voix d’accès s’enroule avant de s’effacer. Je n’ai rien vu venir. Ne trouve pas ma place. Je ne peux pas entrer. C’est la fin de ma voix. Ils vont trop vite. Je ferme les yeux, accélère plus que jamais. Rien ne se passe. Je suis sur l’autoroute. Ils ont du se pousser. Et si ce n’était que cela ? Entrer en force pour faire sa place, pousser les autres, ne pas s’excuser ? Je suis loin du 130.

La montagne, ça se gagne. Moi je perds. J’atteins difficilement les 100 en montant, je freine constamment en descente. Je me replie, craintive, sur la bande d’arrêt d’urgence dès qu’un fou apparaît. Je ne chantonne plus. Les boyaux mêlés serrés, je me noie dans la peur. La première aire de repos qui se présente me délivre. Je m’extraie de la voiture au plus vite, atterrit sur un banc. Épuisée, j’attends que l’essaim paniqué de mes pensées se dissolve. Les heures immobiles se succèdent. Je ne peux avancer, reculer. Piégée, je me fige.

Deux gros camions accostent l’île perdue au milieu des sapins. Je sorts de l’hébétude. Les chauffeurs, courtauds, une bouteille d’urine à la main, sautent d’un même élan de leur cabine. On dirait un numéro de cirque qui commence. Ils s’étirent, se rejoignent, hachent à grosse voix une langue étrangère, marquent chacun un panier avec leurs bouteilles, jaunes clair pour l’un, dorée pour l’autre, dans la poubelle du parking. Puis disparaissent dans les toilettes publiques.

Ils me manquent.
Ces camionneurs me sortent de la torpeur. J’attend avec intérêt leur retour sur la piste. Deux autres gros cubes font alors leur entrée, identiques aux premiers. Quatre courtauds en descendent, même accent, mêmes bouteilles jaunes. L’un rate son panier, se fait railler par courtauds 1 et 2 qui sortent des WC.
Leur allure me réjouit. On dirait une troupe de gymnastes Lituaniens. J’attends la pyramide humaine, les pirouettes acrobatiques ou je ne sais quel miracle pour sortir de ma tête, de cette aire de repos isolée.
Le plus vieux, chef courtaud, me désigne du menton. Je ne baisse pas les yeux, lui sourit.
Ils extraient des camions diverses provisions. Je les envie. Moi, je n’ai rien. Chef courtaud se rapproche.
- Toi attendre quelqu’un ?
- Non. Moi ne peux plus conduire.
- Toi blesse, malade ?
- Non. Moi ne sais pas conduire.
- Pourquoi toi là ? Mari partu ?
- Longue histoire.

Ca hache du petit mot à travers le parking. Visiblement courtaud chef parlemente avec ses acolytes. Courtaud vaguement blond sort une carte, me la porte, montre l’endroit où nous sommes, me demande par signes où je vais. Je lui indique une ville. Il m’en propose une autre à peine à mi-chemin, désigne alternativement ma petite personne, son camion. Je pointe du doigt ma voiture. Il la relit à un autre courtaud. J’accepte. Moi heureuse.

Vu de haut, la route semble moins dangereuse. Courtaud chef mérite ses galons, il conduit comme un roi. Je ne ressens pas la peur. C’est la première fois. Cette grosse machine est fort confortable. Est-ce la position dominante qui me plait ? Va savoir.... Je n’ai connu que le quatre pattes.
Notre conversation sans parole ne va pas bien loin. Je lui offre des sourires, c’est tout ce que j’ai, puis somnole. Le jour s’épuise lentement. J’aimerai le retenir mais déjà les panneaux annoncent la fin de l’étape sereine. Je quitte à regret ma bande de courtauds juste après le péage. Ils m’ont fait la montagne, reste toujours la forêt. Je les embrasse tous, courtaud chef me serre en dernier dans ses bras, hachant gentiment des sons revigorant.

Retour à la voiture, habitacle fragile pour voyage incertain.
J’estime à deux heures le temps qu’il me reste pour atteindre l’autre vie.

Je démarre à 40. Me fous des protestations klaxonnantes. Prendrai le temps qu’il faudra pour monter à ce satané 90 qu’ils affectionnent tant. La musique me soutient. Je délaisse l’autoroute, les autres voitures, m’engage sur une jolie petite départementale arborée.

Le soleil rougeoie sur ma droite, les arbres se serrent sur ma gauche. J’avance dans le paysage, m’enfonce dans les demi-teintes et les reflets dorés. C’est beau comme un tableau. Et pour le compléter un village violet se découpe soudain face à moi. Je décide de m’arrêter prendre de l’eau et quelques grignotages. Je mangerai ce soir chez Mira qui ne m’attend pas, ne m’attend plus, me crois perdue. L’idée de la surprendre me gonfle de bonheur. J’anticipe son odeur, ses petites rides rieuses et ses robes rugueuses.

La supérette est bien proprette. Un paquet de gâteaux, une petite bouteille d’eau, une grosse de champagne, 27,50 €. Est ce que, par hasard, je ne serai pas en train de tomber heureuse ? La voiture, les deux heures à venir ne sont plus qu’une formalité. Je monte le son.

J’espérai être à l’aise sur la conduite en ville, c’est raté. Les panneaux verts ou blancs indiquent des lieux que je ne connais pas. Je visite chaque rond-point plusieurs fois, reste un peu trop longtemps arrêtée au feux rouges. Puis choisis au hasard une direction quelconque. Demande mon chemin à un vieux monsieur chien. Il est bien gentil, serviable ; je ne comprends rien à ses indications. J’attends qu’il s’éloigne pour héler un jeune skate. Beaucoup trop de gauches et de droites pour les mémoriser. Cependant, une tendance se précise vers le soleil couchant. Je sors de la ville.

Je crois que je me suis trompée. La nuit tombe.
Les phares, une belle invention, restent tout de même un brin radins du halo. Je n’aime pas du tout ce champs de vision raccourci. Il n’y a plus de côtés, de derrière, juste un unique et tout petit devant que la nuit noire dévore. Je retombe à 40. Les arbres, très beaux en fin de journée, me plaisent beaucoup moins quand ils sont peint de sombre, s’accrochent à chaque flanc.
Plus un seul panneau indicateur digne de ce nom. Quelques morceaux de bois signalent des lieux dits, des demeures séquestrées, aux mains d’arbres hostiles. Je persiste. Un embranchement. La Couve en Velay ou les Ocres Badine ? Je penche pour Badine, plus joyeuse que la Couve.

Fausse route. C’est un site en cul de sac. Je stoppe, verrouille les portières, j’ai la frousse. Allume le plafonnier, déplie la carte. Ni d’Ocres, ni de Badine. Tanpis pour la surprise, je vais appeler Mira. Cherche mon téléphone, retourne mon sac, tâtonne sur le tapis. Le bar ! Putain, je l’ai laissé au bar, la mémé tatouée, son rouge à lèvres criard. Pas question de rester là. Comme toujours l’angoisse me pousse à manger, j’attrape un gâteau, puis un autre. Titine remonte le chemin, trouve une route. Je la suis sans plus me poser de question. J’arriverai quelque part. Saisis un troisième Choco-Prince, l’engloutis d’une bouchée. Deux plein-phares surgissent du néant, boulets flamboyant, tirés pour m’abattre. Surprise, j’avale de travers. L’explosion lumineuse fige l’instant, me suspend, immobile, me fixe à cette seconde. Éblouie, j’essaie de tousser, mes yeux amorcent une larme. Qui commence à couler. Lentement. La bande son est bloquée, se tait, ma vie se tient coite, surprise. Sourde. Aveuglée. Muette. Mon cerveau calcule, vite, mouline. Il commande aux paupières de braver la lumière. Elles se plissent, recroquevillées derrière les cils pour tamiser l’intense carté qui d’elle même s’atténue lentement. Les boules de feu au ralenti me frôlent, s’évanouissent dans le noir. Je suis de nouveau seule. Mes deux mains sur le volant desserrent leur emprise. J’aperçois mon alliance qui brille, se moque de moi. Puis les larmes brouillent tout. Je ne vois plus. La nuit m’engloutit. Je n’embrasse pas encore les arbres mais redoute l’étreinte à venir. Contre toute volonté, mes mains lâchent le volant, se portent à ma gorge. Je ne dirige plus rien. Ne peux respirer. Mon corps se ramasse, se fait tout petit, habitué à la brutalité. Mes pieds décollent des pédales pour suivre mes genoux qui montent en un reflex idiot. Titine ralentit, évite les bras des arbres, se pose dans le fossé. Elle attend sagement. Le choc, décomposé, n’est pas si violent. Il s’éloigne, poussé par l’autre événement. L’autre scène du film qui se tourne à mes dépends. Je cherche l’air. Mes mains essaient de sortir, s’acharnent sur le loquet verrouillé. Ma langue s’étire, mes yeux s’écarquillent, j’explose de l’intérieur. J’étouffe. Un putain de gâteau m’empêche de respirer. Mon cerveau pédale de plus en plus lentement. Il me faut un stylo. Ouvrir cette trachée. Un souvenir flotte avant la déraison : le Bic publicitaire de la boite où bosse Eric qui traînait sur la tableau de bord quelques heures plus tôt. Ce connard, une dernière fois. Je ne lui échapperai pas. La vie s’enfuit. Enfin immobile, je la laisse filer.

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13 octobre 2014

Fausse route / version courte

fausse routeJe suis une fille immobile. Je peux marcher, pédaler si besoin mais conduire me panique.
Pourtant, ce matin, je pars. Près de mille kilomètres salivent à l’idée de m’avaler. Je passe le dernier rond-point amical, m’enfonce vers l’inconnu, la zone péri-urbaine, la campagne. Trois voitures me doublent. Accélération rageuse et klaxonnante. Il ne sera pas possible de rester à 60.
Je serre les dents, appuie sur l’accélérateur. 70. Du mollet à la fesse, tout est dur. 90. Je résiste, trouve l’inclinaison de pédale à garder pour maintenir la vitesse. Rien n’explose, je souffle. Tente de détendre cette foutue jambe raide. Une crampe serait fatale.
Quitter un instant la route de vue me semble irresponsable. Les panneaux défilent. Je les ignore. Titine me supporte, j’apprend à me conduire.
Un camion lambine devant moi, je ralentis. Trois quart d’heure à mater son gros cul enfumé, c’est long. La route est plate, la ligne discontinue, je me décide. Clignotant, débordement, palpitations, vas-y, vas-y, accélération. J’ai doublé un camion ! Énorme !

Les montagnes approchent, grignotent la petite confiance que j’avais amassé. Je fais un break, retrouve l’immobilité bienfaisante. Cinq messages. Je ne les écoute pas. Sais déjà. Reste assise la portière grande ouverte.
Un p’tit pipi me pousse vers le bar. La loi anti tabac ne va pas jusque là, les cendriers débordent. Je commande un thé à une mémé tatouée, cheveux corbeau, racines grises, rouge à lèvre pompier. Un Lipton yellow archi sec débarque des années soixante. Je préfère boire l’eau chaude sans trempette. Téléphone sonne. C’est lui. Je coupe. D’une voix roque, la patronne me conseille l’autoroute, plus aisée que les virages en épingle à cheveux pour les cons de la ville. Sans vouloir vous vexer. Mais je m’inquiète. 130, c’est 40 de plus. Le pourrais-je ?

Je saisis un ticket, la barrière se soulève. La voix d’accès s’enroule avant de s’effacer. Je n’ai rien vu venir, ne trouve pas ma place. C’est la fin de ma voix. Ils vont trop vite... Je ferme les yeux, accélère. Pas de clash. Je suis sur l’autoroute. Ils ont du s’écarter. Et si ce n’était que cela ? Entrer en force pour faire sa place, pousser les autres, ne pas s’excuser ?

J’atteins difficilement les 100, me replie sur la bande d’arrêt d’urgence dès qu’un fou apparaît dans le rétro. Les boyaux mêlés serrés, je me noie dans la peur. La première aire de repos qui se présente me délivre. Je m’extraie de la voiture, atterrit sur un banc. Épuisée, j’attends que l’essaim paniqué de mes pensées se dissolve. Les heures immobiles se succèdent. Je ne peux avancer, reculer. Piégée, je me fige.

Deux gros camions se posent devant moi, me sortent des heures d’hébétude. Les chauffeurs, courtauds, une bouteille d’urine à la main, sautent d’un même élan de leur cabine. On dirait un numéro de cirque qui commence. Ils s’étirent, marquent chacun un panier de leur bouteille dans la poubelle du parking. Disparaissent dans les toilettes publiques.

Deux autres gros cubes font leur entrée. Quatre courtauds descendent, même accent étranger, mêmes bouteilles jaunes. L’un rate son panier, se fait railler par courtauds 1 et 2 qui sortent des WC.
On dirait une troupe de gymnastes Lituaniens. J’attends la pyramide humaine, les pirouettes acrobatiques ou je ne sais quel miracle pour sortir de ma tête, de cette aire de repos isolée.
Le plus vieux me désigne du menton. Il approche.
- Toi attendre quelqu’un ?
- Non. Moi ne peux plus conduire.
- Toi blesse, malade ?
- Non. Moi ne sais pas conduire.
- Pourquoi toi là ? Mari partu ?
- Longue histoire.

Ils parlementent. Courtaud vaguement blond sort une carte, situe notre aire, demande par signes où je vais. J’indique une ville. Il m’en propose une autre à mi-chemin, désigne alternativement ma petite personne, son camion. Je pointe du doigt ma voiture. Il la relit à un autre courtaud. J’accepte. Moi heureuse.

Vu de haut, la route semble moins dangereuse. Cette grosse machine est confortable.
Le jour s’épuise lentement. J’aimerai le retenir mais déjà les panneaux annoncent la fin de l’étape sereine. Je quitte à regret ma bande de courtauds. Retour à la voiture, habitacle fragile pour voyage incertain.
Je démarre à 40. Me fous des protestations klaxonnantes. Prendrai le temps qu’il faudra pour monter à ce satané 90 qu’ils affectionnent tant. Délaisse l’autoroute, m’engage sur une jolie petite départementale. Le soleil rougeoie sur ma droite, les arbres se serrent à gauche. J’avance dans le paysage, m’enfonce dans les demi-teintes et les reflets dorés. C’est beau comme un tableau. Je mangerai ce soir chez Nino qui ne m’attend plus, me crois perdue. L’idée de le surprendre me gonfle de bonheur. J’anticipe son odeur, ses petites rides rieuses, ses pulls râpeux.

J’ai du me tromper. La nuit tombe. Les phares sont radins du halo. Je n’aime pas ce champs de vision raccourci. Sans côté, ni arrière, juste un unique et tout petit devant que la nuit noire dévore. Je retombe à 40. Un embranchement. La Couve en Velay ou les Ocres Badine ? Je prends Badine.

Cul de sac. Je stoppe, verrouille les portières, j’ai la frousse. Allume le plafonnier, déplie la carte. Ni d’Ocres, ni de Badine. Tanpis pour la surprise, j’appelle Nino. Il m’encourage. Je repars, attrape un gâteau, un autre. Titine remonte le chemin, trouve une route. Je la suis sans plus me poser de question. Engloutis un troisième Choco-Prince d’une bouchée. Deux plein-phares surgissent du néant. Surprise, j’avale le Prince de travers, tousse, suis éblouie. Les phares me frôlent, s’évanouissent. J’aperçois mon alliance qui brille, se moque de moi. Puis les larmes brouillent tout. Je ne peux respirer. Mon corps se ramasse, se fait tout petit, habitué à la brutalité. Titine ralentit, évite les arbres, se pose dans le fossé, attend sagement. Je cherche l’air, étouffe. Un putain de gâteau m’empêche de respirer. Mon cerveau pédale de plus en plus lentement. La vie s’enfuit. Enfin immobile, je la laisse filer.

Inquiet, Nino, attend...

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